Il y a des films qui ressemblent à un vieil album photo qu'on rouvre, les pages jaunies, l'odeur d'un monde qui n'existe plus : Indochine en est un. Au centre, un nœud impossible : Éliane, qui règne sur sa plantation d'hévéas, sa fille adoptive Camille, et Jean-Baptiste, l'officier que la mère et la fille aiment toutes les deux. Mais derrière cette histoire de cœur se joue quelque chose de plus vaste, des années 30 jusqu'à Genève : une mère qui perd son enfant pendant que la France perd sa colonie, parce qu'au fond le vrai sujet du film, ce n'est pas un territoire, c'est un deuil. Chaque plan ressemble à un tableau, baigné d'une lumière dorée et passée qui donne au film des allures de souvenir déjà fané. Le film ne dissimule pas la violence pour autant : le marché aux esclaves, les ouvriers qu'on fouette quand ils tentent de fuir : ce sont des aveux, et ils font mal. Reste que tant de beauté finit par tout adoucir, et c'est là sa part trouble : à force d'être sublime, le film risque d'anesthésier ce qu'il montre. Un deuil trop joli est-il encore un deuil ?
Il nous tient, presque envoûtant, jusqu'à l'arrestation de Jean-Baptiste, puis il s'emballe, expédie en quelques suggestions ce qu'il aurait dû nous montrer, et ses 2h30 commencent à peser sérieusement. Le film est froid, d'une beauté qui ne saigne jamais. Mais je crois qu'il ne cherche pas à nous arracher des larmes : plutôt à laisser monter une nostalgie diffuse, une émotion qui se contemple au lieu de vous secouer. Ce qui force quand même le respect, c'est l'audace du geste : raconter vingt-cinq ans d'Histoire à travers une seule famille. Catherine Deneuve porte sur son visage de marbre le meilleur et le pire de cette époque, dure et tendre dans le même souffle. Autour d'elle, Jean Yanne et la jeune Linh-Dan Pham apportent la chair qui lui manque parfois, comme si ce film écrit pour une reine était au fond tenu par sa cour. Indochine n'est peut-être pas le chef-d'œuvre dont il rêvait, mais c'est un livre d'adieux qu'on referme doucement.