Tourné dans des conditions chaotiques, on pourrait se plaire à penser quel chef d'oeuvre ce film aurait pu être s'il avait été tourné sept-huit ans plus tard (quand le cinéaste commençait à être au sommet de son talent!) dans de bien meilleures circonstances. Dans ce cas-là, il aurait fallu conserver le même casting en particulier Edwige Feuillère très belle, élégante, talentueuse et charismatique. En fait, certaines scènes souffrent parfois d'un fond sonore un peu hasardeux, et l'écriture scénaristique s'égare parfois trop dans la grande Histoire au lieu de totalement se concentrer totalement sur l'histoire d'amour qui donne lieu à quelques grands moments de grâce pûrement ophulsiens. Connu pour la finesse de ses reconstitutions, on peut regretter que certaines ne soient pas à la hauteur comme celle du tragique double assassinat qui allait servir de prétexte pour plonger une première fois une partie du monde dans l'Horreur. Par contre, les scènes de cour et la consistance des personnages sont très réussies. A noter une dernière minute surprenante qui annonce l'entrée dans la Seconde Guerre Mondiale et de façon prophétique la victoire des Alliés.
On retrouve l'élégance du cinéaste, la finesse et la beauté des dialogues au service d'une idylle politique dont la portée historique est très fidèle à la réalité. Même si l'on se concentre sur la relation amoureuse, le contexte politique est bien là. Très bon jeu des acteurs, beauté de la duchesse et très beau film.
Le titre compare le sort à Sarajevo du couple épris de François-Ferdinand et Sophie Chotek avec le spectre de l'ascendant, cet archiduc Rodolphe héritier de la couronne et qui se suicida à Mayerling en compagnie d'une... jeune complice de lit. Malédiction familiale présumée. Avant d'en venir au rendez-vous (réputé à l'origine de la seconde guerre), Ophüls déploie les préparatifs à toute manifestation officielle, immortalise le couple Edwige Feuillères/John Lodge. Le "rien que neveu" et l'empereur qui règne campent le choc conservatisme et démocratie, ennemis héréditaires... Seule la mère du jeune homme concède, forte de sa liberté de vieille originale, d'autant que sa future bru lui plaît. C'est palpitant à suivre (et toujours tellement vrai ce genre de considérations entre régulières de naissance et illégitimes patentées en 2012 !). Un vrai remue-ménage précède chaque scène qui va compter tandis que se tisse le lien "morganatique", un barbarisme qui fait déchoir les descendants. Il y a bien un peu la poussière des ans dans les démonstrations affectives (la scène du train), un son frôlant les abonnés absents aussi à certains endroits du dvd. Entre la joute de principe du début, les voitures dans la foule plusieurs fois et ce travelling bras-dessus/bras dessous, véritable salut d'acrobates, le spectateur est gâté. Le film commencé en 1939 connut une interruption pour cause de guerre pour de vrai. Le tournage reprit vaille que vaille en 1940... Outre montrer que sentiments personnels et affaires d'un pays répondent à des injonctions particulières, c'est une toujours ardente défense de la sincérité dans le marigot politique !
Evidemment, le film de Max Ophüls n'est pas la soupe indigeste que nous servira quelques vingt ans plus tard le réalisateur autrichien Ernst Marischka avec ses Sissi à répétition. Mais Ophüls a contre lui que ces histoires d'archiduc François-Ferdinand et de comtesse Sophie, ces intrigues de têtes couronnées en général, sont à la longue franchement rasantes. Pour autant, même si le cinéaste ne réalise pas ici un grand film, on y trouve des fragments d'idées intéressantes et, assurément, une sobriété propre à le détourner des romances costumées et royales, et des Sissi insipides. A l'aube de la seconde guerre mondiale, le film d'Ophüls développe des idées politiques progressistes. François-Ferdinand, future héritier de l'empire austro-hongrois, effraie la poussiéreuse monarchie de son père par ses vues libérales et démocratiques. D'autant que, déjà, il scandalise la cour et malmène le protocole dans un mariage et une mésalliance dont les deux intéressés porteront longtemps le poids. Edwige Feuillère joue avec retenue une femme amoureuse et humiliée par l'étiquette, tandis que son partenaire masculin a plus de mal à suggérer la passion ou le dépit que lui inspire les interdits de la monarchie. L'interprétation de John Lodge est une des faiblesses du film, une autre étant la causticité insuffisante avec laquelle Ophüls décrit un régime archaïque et dépassé. Quoiqu'il en soit, les dernières scènes sont très réussies. Le parcours princier dans les rues de Sarajevo sont remarquablement reconstitués et prennent une dimension tragique non dépourvue d'émotion, autant parce que spoiler: l'attentat initie les évènements que l'on sait que parce qu'il met fin à un bel amour.