Passerelle entre les aventures de Tintin et celles d’Indiana Jones « L’homme de Rio » fut une révolution dans le cinéma français. Philippe de Broca, grand admirateur d’Hergé, est très influencé par le cinéma américain. Il en reprend les codes essentiels. L’aventure effrénée, les cascades spectaculaires (assumées par Belmondo lui-même), le héros quasiment indestructible, malgré la souffrance physique, et le personnage féminin qui existe vraiment, à l’opposé des utilités sexy et décoratives des films d’espionnages britanniques, avec les James Bond girls en tête de gondole. Car la sublime Françoise Dorléac, au tempérament de feu, est à la fois une irrésistible ingénue, sensuelle et câline, mais également une excentrique capricieuse, volontaire, autoritaire et dynamique. La scène de la samba avec Sir Winston est un grand moment, qui dans le contexte résume assez bien le côté explosif de cette bombe aussi inconsciente qu’opiniâtre. Son personnage, parfois insupportable de mauvaise fois (« Tu feras toujours de moi ce que tu veux »), fleure les relents douteux de la misogyne Nouvelle Vague (De Broca étant considéré à l’époque comme une espèce de Goddard pas sérieux, donc dévalué). Le réalisateur dut batailler ferme pour l’imposer vis à vis d’une production qui s’orientait davantage sur la célébrité que sur le tempérament. Face à elle, notre (futur) Bebel national, se démène, transpire, risque sa vie, se roule dans la terre rouge de la gigantesque Brasilia en construction, là où un James Bond aurait essuyé avec désinvolture une vague trace de poussière égarée un revers de manche. Au-delà de la filiation bande dessinée d’Hergé (la pellicule d’André Séchan magnifie les favelas de Rio, la jungle luxuriante et Brasilia) et des serial movies d’avant guerre, comme dans la plupart des grands films américains, le héros paie de sa personne, avec une intensité inconnue en Europe dans ce genre de cinéma. De même, les deuxièmes rôles sont très bons, de Jean Servais à Adolfo Celi et Silmone Renant (impressionnant numéro au sein d’une séquence qui s’achève avec l’inévitable bagarre de saloon), en passant par Roger Dumas (Lebel) et Ubiracy De Oliveira (Sir Winston). En ajoutant la virtuosité permanente de la mise en scène, la musique superlative de Georges Delerue et les dialogues de Daniel Boulanger sur son scénario co-écrit avec Jean-Paul Rappeneau, Ariane Mnouchkine et Philippe de Broca, plus d’un demi siècle après sa sortie, le déroulé reste toujours aussi prenant. Car en dépit de son emballage de comédie, l’enchaînement haletante des péripéties ne faiblit pas un instant, et les quelques rares respirations permettent à peine de reprendre son souffle. C’est dire, si lors de sortie en 1964 le film fut reçu avec un certain succès (quatrième au nombre d’entrées avec 4,8 millions), mêlé de stupéfaction et d’admiration. Steven Spielberg reconnaît l’influence de « L’homme de Rio » dans la genèse d’Indiana Jones, et considère Philippe de Broca comme un très grand. Comme Hollywood l’a démontré si souvent, le cinéma de pur divertissement peut aussi produire des chefs d’œuvres tel que « L’homme de Rio ».