C’est l’histoire d’un film qui a des pensées sans fromage — sauf peut-être pour son service informatique.
- Cette critique contient des spoilers -
Jurassic Park est un chef d'oeuvre. Mon film favori de tous les temps, il m'a émerveillé enfant et continue de le faire à chaque visionnage. Entendre son thème suffit à me faire pleurer.
On célèbre souvent ses effets spéciaux et ses animatroniques. Pourtant, les blockbusters contemporains font tellement mieux. Alors pourquoi Jurassic Park reste-t-il magique ?
Parce que sa force réside justement dans ce qu’il ne montre pas.
Nous frissonnons devant des cables arrachés, tressaillons à l'écoute d'un barissement hors champs et retenons notre souffle devant un verre qui tremble. Spielberg laisse notre imagination précéder l'image. Nos neurones miroirs sont activés par les gros plans sur les visages émerveillés ou terrifiés avant même l'apparition des dinosaures. Nous sommes dans la jungle, nous nous laissons berçer sur le flanc du triceratops et fuyons devant le T-Rex.
La lumière tropicale, les verts saturés, la brume sur la mousse des arbres, les végétaux immenses, exubérants. Jurassic Park est un film humide, organique, qui célèbre le vivant et la nature. Les dinosaures y sont à la fois des créatures fantastiques mais aussi des animaux crédibles. Ils mangent, tombent malade, respirent, chassent. Ils ne sont pas méchants ou réduits à des machines à tuer comme dans la plupart des blockbusters.
Plus jeune je n'avais jamais noté comme Grant apprend à aimer les gamins. L'apprentissage est subtile et brillant : le paléontologue assiste d'abord à une échographie puis à la naissance du raptor. Il évite ensuite la compagnie de Tim et Lex puis leur sauve la vie en les accouchant de la voiture. Il prend soin d'eux dans la jungle, leur transmet son amour des dinosaures et fini par les enlacer dans l'hélicoptère. Il devient presque une mère ce qui se traduit dans ses fringues : sa chemise bleu (la couleur masculine) se teint progressivement d'une boue rose féminine.
Inversement Ellie débute l'aventure en rose, avant d'enfiler un débardeur bleu. C'est bien elle qui devant l'échec masculin descendra dans le bunker. Spielberg l'appuyera avec une scène gênante pour Hammond qui prétend devoir s'en charger lui-même (le propos est assez avant-gardiste en 1993). Sattler est une héroïne beaucoup plus féministe que les artefacts scénaristiques de femmes-fortes-et-parfaites qu'on nous sert en 2025. Cette inversion des stéréotypes se retrouve chez les enfants: le gamin pigne, la sœur geek les sauve.
Le parc lui-même est un fantasme de contrôle masculin : scientifique, financier, ingénieur IT, tous hommes, prétendent maîtriser des créatures toutes femelles. Et ce sont ces femelles qui échappent au système. La vie se libère de l’architecture patriarcale qui voulait la contenir.
Les deux thèmes principaux du film ne m'ont jamais passionné : l’hybris scientifique, la nature qu’on ne dompte pas. Même si elle est insuffisamment développée j'ai par contre un faible pour la théorie du chaos. Dans un monde régit par les structures, dans lesquelles les dynamiques de reproduction sociale forgent nos destins, dans lequel les classes sociales prédéfinissent nos goûts, nos relations, nos "choix" qui ne sont jamais vraiment les nôtres, voir un projet minutieusement conçu échapper à sa destinée pour devenir quelque chose d'encore plus beau - un espace de nature libéré - a aussi quelque chose de magique.
Jurassic Park d'abord centré sur un moustique prisonnier d'un morceau d'ambre en forme d’œuf s'achève sur le destin des dinosaures: des oiseaux volants en liberté.
Décembre 2020 : Il suffit que retentisse les premières notes du thèmes de John Williams pour m'emporter dans un voyage dans le temps et l'imaginaire où un brachiosaure se dresse sur ses pattes arrières pour brouter la cime d'un arbre.
Décembre 2021 : toujours
Décembre 2025 : peut-être plus encore