Il existe des films que l'on regarde. Il existe des films que l'on adore. Et puis il existe Jurassic Park, un film qui, en 1993, a regardé l'industrie du cinéma droit dans les yeux et lui a dit : « Et si on mettait des dinosaures ? ».
Des dinosaures gigantesques, crédibles, terrifiants et capables de transformer un parc d'attractions en gigantesque buffet à volonté.
Steven Spielberg signe ici bien plus qu'un film de dinosaures. Jurassic Park est une démonstration de mise en scène, d'effets spéciaux, de suspense et surtout de narration. C'est un film qui, malgré ses plus de trente ans, continue à fonctionner avec une efficacité absolument insolente.
Et pourtant, quand on y réfléchit deux secondes, toute l'histoire repose sur une idée qui devrait faire hurler n'importe quel biologiste :
« J'ai trouvé un moustique vieux de plusieurs millions d'années dans de l'ambre. Il a du sang de dinosaure. Donc je vais fabriquer un parc avec des dinosaures. »
Monsieur Hammond, il fallait peut-être prendre une journée de réflexion.
L'histoire de Jurassic Park est probablement l'un des plus grands points forts du film.
Le concept est génial : des scientifiques parviennent à recréer des dinosaures grâce à l'ADN retrouvé dans des moustiques fossilisés. John Hammond, milliardaire excentrique et accessoirement homme qui possède beaucoup trop d'argent, décide alors de créer le parc d'attractions ultime.
Et franchement, au début, on comprend son enthousiasme.
Disneyland ?
Non.
Des vélociraptors.
Voilà.
Sauf qu'Hammond commet une légère erreur stratégique : il oublie que les dinosaures sont des animaux sauvages et qu'ils n'ont absolument aucune envie de respecter les horaires d'ouverture du parc.
Le scénario de Michael Crichton et David Koepp est remarquable parce qu'il ne repose pas uniquement sur « des dinosaures mangent des gens ». Le film parle de la science, de l'ambition humaine, du contrôle de la nature et surtout de notre tendance absolument fascinante à croire que nous pouvons contrôler quelque chose simplement parce que nous avons suffisamment d'argent et un ordinateur.
Ian Malcolm résume pratiquement toute la philosophie du film avec son fameux :
« La vie trouve toujours un chemin. »
Et il avait raison.
La vie trouve toujours un chemin.
Le problème, c'est que dans ce film, le chemin passe parfois directement par ton visage.
Le scénario est également très intelligent dans sa manière de faire monter la tension. On ne nous balance pas immédiatement un T-Rex à l'écran pendant vingt minutes. On commence petit. Des indices. Des mouvements étranges. Des personnages qui comprennent progressivement que quelque chose ne va pas.
Puis Spielberg révèle les dinosaures progressivement.
Et c'est précisément ce qui rend le film si puissant.
Et évidemment, comment parler de Jurassic Park sans parler de John Hammond ?
Interprété par le regretté Richard Attenborough, Hammond est probablement l'un des personnages les plus amusants du film.
C'est littéralement le genre de milliardaire qui peut annoncer :
« J'ai dépensé sans compter. »
…et personne dans la pièce ne lui répond :
« Monsieur Hammond, justement, c'est peut-être le problème. »
Parce qu'il a vraiment dépensé sans compter.
Un parc entier. Des laboratoires. Des clôtures électriques. Des voitures autonomes. Des scientifiques. Des dinosaures.
(Et probablement une facture d'électricité colossale).
Hammond est fascinant et touchant parce qu'il n'est pas vraiment méchant. Il est enthousiaste, émerveillé, presque enfantin. Il veut offrir au monde quelque chose d'extraordinaire. Mais son défaut est justement de croire que son rêve est suffisamment grand pour que les problèmes disparaissent.
Et puis nous avons les enfants, Tim et Lex.
Ils sont excellents parce qu'ils permettent au spectateur de vivre l'horreur à travers leurs yeux.
Lex est particulièrement débrouillarde et montre qu'elle n'est pas simplement « la petite fille qu'il faut sauver ».
Tim, lui, a surtout une qualité essentielle :
il est là au pire moment possible.
Et quand il n'est pas poursuivi par un dinosaure, il est coincé dans une voiture, dans un arbre, dans un bâtiment ou sur une clôture électrique.
Et puis il y a le fameux Ian Malcolm. Le scientifique qui est censé analyser les dangers du parc mais qui semble parfois avoir un deuxième métier : draguer Ellie Sattler.
Pendant que tout le monde se pose des questions sur ce parc, Malcolm trouve encore le temps de sortir son sourire ravageur.
Même si son comportement est parfois franchement agaçant, Jeff Goldblum est évidemment génial dans le rôle. Malcolm apporte énormément d'humour au film et sert également de voix critique face à Hammond.
Et son monologue sur le chaos est devenu l'une des scènes les plus mémorables du film.
La palme d'or du meilleur personnage est attribuée à Alan Grant : le meilleur personnage de TOUTE la saga. C'est le personnage qui porte la saga à mes yeux. Sam Neill, tristement regretté, livre une performance absolument remarquable dans ce rôle.
Alan Grant est intéressant parce qu'il ne commence pas le film comme un héros traditionnel.
C'est un paléontologue passionné par son travail, mais il est clairement plus à l'aise avec les fossiles qu'avec les enfants.
Au début, lorsqu'il découvre qu'il va devoir accompagner Tim et Lex, on sent immédiatement qu'il n'est pas particulièrement enthousiaste. Et c'est justement là que son évolution commence. Parce qu'au cours du film, Grant va progressivement devenir une véritable figure protectrice.
Il passe d'un homme qui ne sait pas vraiment comment gérer des enfants à quelqu'un qui est prêt à tout risquer pour les protéger.
Et cette évolution est magnifique parce qu'elle n'est jamais forcée.
Elle se construit naturellement à travers les événements.
Lorsqu'il se retrouve seul avec les enfants, il doit abandonner son rôle de scientifique et devenir quelque chose de totalement différent : un protecteur.
Et Sam Neill transmet énormément d'émotions avec très peu de choses.
Un regard. Une expression. Un silence. Une respiration.
On comprend immédiatement ce qu'il ressent.
La peur. L'inquiétude. La fascination. La colère. La fatigue. La responsabilité. Et surtout, l'attachement progressif à Tim et Lex.
C'est probablement ce qui rend Grant si humain. Il n'est pas invincible. Il a peur. Il ne sait pas toujours quoi faire. Mais il avance quand même. Et c'est précisément pour ça que je trouve son personnage plus profond que beaucoup d'autres personnages de la saga.
Il ne se contente pas de survivre au film. Il change. Et lorsqu'il sort finalement du parc avec les enfants, quelque chose a changé définitivement chez lui. Le scientifique qui ne voulait pas d'enfants est devenu celui qui vient de risquer sa vie pour deux enfants.
Et franchement, Sam Neill était parfait dans ce rôle.
Il avait cette capacité à jouer un personnage extrêmement sérieux sans jamais le rendre froid. Et son Alan Grant est devenu, pour moi, l'une des figures les plus emblématiques de toute la saga Jurassic Park.
Et alors là...
LA SCÈNE QU'ON ATTENDAIT TOUS..
La première apparition du T-Rex.
cette scène est probablement l'un des plus grands moments de l'histoire du cinéma.
Tout est absolument parfait.
Les personnages sont dans la voiture. Il fait nuit. La pluie tombe. La tempête fait rage. On ne voit presque rien.
Et puis… la chèvre. Une pauvre chèvre attachée devant la voiture. Elle ne sait absolument pas ce qui l'attend.
Les personnages discutent. On entend des bruits. Puis Grant remarque quelque chose.
Et soudain : les verres tremblent. Un petit détail. Deux vibrations. Puis trois. Et là, le spectateur comprend quelque chose avant même de voir la créature.
Quelque chose arrive.
Et Spielberg fait quelque chose d'extraordinaire : il retarde volontairement la révélation.
Le T-Rex n'est pas immédiatement montré entièrement. D'abord une tête. Puis une partie du corps. Puis la mâchoire. Puis cette énorme créature apparaît dans toute sa puissance.
La tempête joue un rôle absolument essentiel.
Elle rend la scène encore plus anxiogène.
La pluie réduit la visibilité. Les éclairs illuminent brièvement le T-Rex. Les personnages sont coincés dans leur voiture. Les enfants sont terrifiés. Et le spectateur ne sait jamais exactement où se trouve le dinosaure.
C'est ça qui rend la scène aussi efficace.
On ne voit pas tout.
Et quand tu ne vois pas quelque chose, ton cerveau fait le travail à la place du réalisateur.
La scène fonctionne également parce que le T-Rex n'est pas présenté comme un simple monstre. Il se comporte comme un animal. Il cherche. Il observe. Il renifle. Il teste les voitures. Il réagit à son environnement.
Et c'est infiniment plus terrifiant.
Parce que ce n'est pas un méchant de film.
C'est juste un animal de huit tonnes qui vient de découvrir qu'il y a un buffet dans une voiture.
Mais tout n'est pas parfait
Même un chef-d'œuvre possède quelques défauts.
Le premier, évidemment, concerne certaines incohérences scientifiques.
L'idée de recréer des dinosaures à partir d'ADN retrouvé dans un moustique fossilisé est géniale pour raconter une histoire…
Mais dans la réalité, l'ADN ne se conserve pas suffisamment longtemps pour permettre de ressusciter des dinosaures vieux de plusieurs dizaines de millions d'années.
Ensuite, certaines caractéristiques des dinosaures sont aujourd'hui dépassées.
Le film date de 1993, donc forcément, la paléontologie a évolué.
Mais honnêtement ? On lui pardonne. Parce que le film ne prétend pas être un documentaire du National Geographic. Et puis il y a Dennis Nedry. Le gars est littéralement chargé de maintenir un système informatique extrêmement important. Il est payé pour sécuriser le parc. Et sa stratégie professionnelle consiste essentiellement à :
« Je vais désactiver tous les systèmes de sécurité et m'enfuir avec les embryons. »
Excellente idée, Dennis. Le meilleur employé du mois. Et évidemment, il choisit de faire ça juste avant une tempête. Son plan repose donc sur une succession de décisions catastrophiques qui finit exactement comme on pouvait s'y attendre.
Verdict: Jurassic Park est un chef-d'œuvre.
Pas simplement parce qu'il possède des dinosaures. Mais parce qu'il comprend parfaitement comment faire fonctionner une sait quand montrer. Il sait quand cacher. Il sait quand faire rire. Il sait quand faire peur. Il sait quand ralentir. Et surtout, il possède des personnages auxquels on s'attache réellement.
Hammond est l'homme qui a dépensé sans compter.
Malcolm est le scientifique qui trouve encore le temps de draguer Ellie alors que le parc est en train de s'effondrer.
Tim et Lex sont les enfants qu'on veut absolument voir sortir vivants de cette île.
Et Alan Grant…
Alan Grant est le cœur du film.
Grâce à Sam Neill, il devient bien plus qu'un simple paléontologue poursuivi par des dinosaures. C'est un homme qui évolue, qui apprend à protéger, qui affronte ses peurs et qui développe un véritable lien avec deux enfants qu'il ne connaissait même pas au début de l'histoire.
Et puis il y a le T-Rex. Le vrai patron. Le seul personnage qui n'a besoin d'aucune ligne de dialogue pour voler la vedette. Il apparaît. Il rugit. Il mange la chèvre. Il détruit une voiture. Il repart. (Il mérite un oscar).
Au fond, Jurassic Park raconte quelque chose de très simple : l'être humain pense pouvoir contrôler la nature. Puis elle mange quelqu'un. Et c'est probablement pour cette raison que, plus de trente ans après sa sortie, Jurassic Park reste aussi efficace : ce n'est pas seulement un film sur les dinosaures. C'est un film sur l'émerveillement, la peur, la science, la famille, l'ambition humaine et notre extraordinaire capacité à créer nous-mêmes les problèmes qui vont ensuite essayer de nous manger.
Et surtout :
« J'ai dépensé sans compter. »