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4,0
Publiée le 4 avril 2026
Avec Le Gouffre aux chimères, Billy Wilder livre une satire d’une noirceur implacable sur le cynisme médiatique et la fabrication du spectacle. La mise en scène, tendue et sans fioritures, accompagne la dérive morale de son protagoniste avec une précision presque chirurgicale. Kirk Douglas incarne un journaliste prêt à tout avec une intensité glaçante, figure d’un opportunisme dévorant. Wilder dissèque la collusion entre médias, public et institutions, révélant un système où la tragédie devient marchandise. Un film d’une lucidité féroce, dont la modernité continue de résonner face aux dérives de l’information.
En 1951, Billy Wilder vient tout juste de réaliser son plus grand chef d’œuvre avec « Sunset Boulevard » qui certainement en raison de son sujet n’a pas reçu le succès qu’il méritait à la cérémonie des Oscars de la même année où le film nommé dans sept catégories majeures n’a décroché aucune statuette au profit principalement de « Eve », autre grand film de Joseph L. Mankiewicz. Mais plus déroutant, le jury aura commis l’infamie de ne pas départager Gloria Swanson et Bette Davis pour finalement décerner l’Oscar de la meilleure actrice à Judy Holliday dans « L’esprit vient aux femmes » de George Cukor dont plus personne ne se souvient. Heureusement le temps a depuis fait son œuvre rendant logiquement sa place au film de Wilder qui se classait encore en 2007 à la 16ème position dans le classement de l’American Film Institute alors que « Eve » y occupe la 28ème place. Toujours sous contrat avec la Paramount, Wilder devenu incontournable occupe désormais une place de producteur associé qui lui permet de choisir ses sujets, privilège rare à Hollywood. Ce sont deux faits divers tragiques qui vont attirer l’attention du réalisateur. Dans le premier datant de 1925, un homme s’était retrouvé immobilisé à la suite d’un glissement de terrain, dans le second (1949) une petite fille de trois ans était tombée dans un puits abandonné. Dans les deux cas malgré l’intervention des secours la mort fut au rendez-vous. Les deux événements s’étalant sur plusieurs jours ont attiré de nombreux « spectateurs » et fait la une des journaux nationaux. C’est sans aucun doute ce qui a choqué Wilder toujours prompt à se saisir des paradoxes parfois peu glorieux du genre humain en particulier ici le mélange atrocement baroque entre compassion pour une victime à l’agonie et curiosité morbide s’ajoutant à l’opportunisme cynique de la presse et des marchands du temple. Ayant mis fin à sa fructueuse collaboration avec Charles Brackett pour l’écriture des scénarios à la suite de « Sunset Boulevard », Wilder fait appel à Walter Newman et Lesser Samuels pour donner substance à ce qui sera sans doute son film le plus amer et désenchanté. Un film prophétique de ce que va devenir l’univers des médias qui sera incompris du public et assez mal reçu par une partie de la critique jugeant globalement son propos outrancier. Effectivement, le portrait au vitriol brossé par Wilder n’épargne pas grand monde hormis un patron de presse local (Porter Hall) à l’ancienne encore attaché à une déontologie du traitement de l’information déjà largement écornée par la recherche du sensationnel synonyme de ventes accrues. spoiler: Le journaliste new-yorkais (Kirk Douglas) arriviste et revanchard rejeté par ses pairs, venu en province chercher le « gros » scoop qui lui permettra de rebondir, les citoyens lambda moutonniers courant s’agglutiner près de l’entrée d’une mine où un homme (Richard Benedict) est piégé ainsi que les commerçants sautant sur l’occasion pour se remplir les poches sont méchamment brocardés par un Billy Wilder dont on a pu facilement penser à l’époque qu’il « chargeait un peu trop la mule » peut-être lui aussi à la recherche du sensationnel. Sydney Lumet 25 ans plus tard avec « Network, main basse sur la télévision » aurait pu lui aussi être taxé de boursouflure. Les deux premières décennies du XXIème siècle avec l’arrivée des réseaux sociaux montrent malheureusement que l’on n’a pas encore tout vu. Comme toujours, Wilder distribue parfaitement les rôles notamment un Kirk Douglas arriviste en diable, revanchard à souhait et mufle parfait qui régulièrement face à ce corps gisant (sublime Richard Benedict filmé par Wilder sous l’angle judicieux pour rappeler le Bogart hirsute du « Trésor de la Sierra Madre » de John Huston) s’étant naïvement remis entre ses mains, doit faire face à sa propre duplicité. A ses côtés, dévoilant un autre mode d’expression du cynisme tout aussi peu reluisant, Jan Sterling que le réalisateur au nez creux a eu la bonne idée d’extraire des rôles d’appoint qui étaient jusqu’alors son quotidien. Totalement maîtrisé et sans aucune concession faite à l’entertainment, « Le gouffre aux chimères » prouve une fois de plus que rien de ce qui touche au genre humain n’était étranger au petit homme venu de l’ex-empire austro-hongrois tenter sa chance à Hollywood pour y connaître la réussite que l’on connaît, montant aux côtés de Fritz Lang, John Ford, Michael Curtiz, Alfred Hitchcock, John Huston et Joseph L. Mankiewicz sur la plus haute marche des réalisateurs de légende de l’âge d’or de la Mecque du cinéma.
Rarement on aura vu telle galerie de personnages aussi détestables et méprisables (hormis, l’employeur de Tatum). Avec ce drame terrible, Wilder livre une œuvre désenchantée sur le genre humain. A commencer par le personnage principal, Charles Tatum donc, vaniteux, odieux avec ses collègues et prêt à tout pour accéder à la gloire et au rang dont il s’estime digne (même si un fond de moralité le fait s’opposer à l’immoralité des autres et lui permet une prise de conscience). Ses homologues journalistes ne valent guère mieux, guidés par la recherche du succès et sans pitié pour les autres. Il en est de même pour le sheriff local, corrompu, qui parvient à surpasser Tatum dans l’abjection, et pour la femme du pauvre homme coincé dans la grotte, dont l’égoïsme et la cupidité rendent impossible toute compassion. Même le naïf assistant cède au miroir aux alouettes, sans recul ou réflexion sur la situation. Et la masse, le « peuple », qui accourt au spectacle du fait divers et du malheur d’autrui, fait preuve d’un voyeurisme malsain en cédant à ses instincts primaires. C’est donc un film très noir, magnifiquement écrit (grande qualité des dialogues) et mis en scène. Cette violente dénonciation de l’ambition, de l’arrivisme et de la cupidité s’accompagne d’une réflexion sur la conception de la presse et du métier de journaliste, en opposant une éthique de l’information à la recherche du sensationnel et du « buzz » (le terme n’existait pas encore à la sortie du film, mais la démarche si !) Un film magistral, un grand classique du cinéma ô combien toujours d’actualité.
Très grand film de Wilder, sombre, clairevoyant et moralement toujours aussi juste. Sombre car l'humanité est dépeinte sans conscession, personne ne s'en sort indemne, exceptés les indiens peut-être (mais eux ils subissent et semblent exempts de toute corruption). Clairevoyant car la critique de la presse à sensation est toujours d'actualité, de la presse tout court d'ailleurs quand on ne peut que constater le voyeurisme actuel des chaînes 24/24. Moralement juste quant au constat d'un consumérisme qui gangrène une partie de la société et emporte toute forme de solidarité et d'humanité. L'augmentation régulière du prix d'entrée du site où se déroule le drame à l'approche du dénouement final est à ce titre un running gag des plus ironique.
Un film noir qui brocarde la presse à sensation et qui trouve toujours un écho aujourd’hui avec le parallèle qu’on pourrait faire avec les chaînes « d’infos » en continu. Si la critique n’est pas tendre avec la presse, elle ne l’est pas moins avec l’humain tout court car cette offre de presse n’est la que parce que la demande existe. Le film met en avant le côté voyeur de l’être humain qui aime observer le malheur ou la douleur de ses semblables. Dommage que la conclusion ne soit un peu trop attendue de mon point de vue. Car l’image est superbe et le film bénéficie d’un Kirk Douglas électrique qui interprète un personnage que j’ai adoré détester.
Une satire lucidement pessimiste sur les vices de l'âme à travers le journaliste prêt à toutes les compromissions pour obtenir et même aviver un potentiel scoop mais aussi le voyeurisme malsain dont font preuve les lecteurs au moins aussi coupables d'inhumanité et d'avidité de sensationnalisme! Quelques rares esprits honnêtes vivotent dans des desseins désuets tandis que ceux qui souffrent sincèrement du drame réel errent, créatures spectrales gênantes. Ce pamphlet repose sur le charisme dangereusement fascinant d'un Kirk Douglas enflammé ainsi que d'une dynamique mise en scène épousant la célérité de l'ampleur prise par l'attrait pour le sort incertain d'un innocent quidam. Terriblement pertinent.
Dans Le Gouffre aux chimères (Ace in the Hole, Billy Wilder, 1951), Charles Tatum (Kirk Douglas sur les deux photogrammes) est un journaliste aussi cynique et opportuniste que sans scrupules, à l'opposé de son collègue Ed Hutchinson (Humphrey Bogart), un croisé défendant les valeurs de la démocratie face à la corruption (Bas les masques /Deadline USA, Richard Brooks, 1952), mais très proche de J.J. Hunsecker (Burt Lancaster dans Le Grand chantage/Sweet Smell of Succes, Alexander Mackendrick, 1957), un éditorialiste impitoyable et cauteleux foulant aux pieds la déontologie journalistique. Tatum a été, autrefois, un journaliste réputé ayant travaillé dans la plupart des grands quotidiens de la côte Est. Déchu de ces postes prestigieux autant pour ses inconduites personnellesspoiler: - à New-York, une de mes histoires a provoqué un procès, à Chicago, je suis sorti avec la femme de l'éditeur, à Détroit, j'ai été attrapé à boire, dit-il toute honte bue - que pour une propension à chercher à « mordre le premier chien venu », il se retrouve, dans les premiers plans du film, désargenté à Albuquerque (Nouveau-Mexique) dans la salle de rédaction du journal local, le Albuquerque Sun Bulletin......
Voir la suite de ma chronique à partir d'un photogramme du film: http://etoilesdetoiles.blogspot.com/2021/11/larrivisme-chez-billy-wilder.html
Billy Wilder est précurseur et toujours d’actualité en dénonçant le cynisme des mass-médias où tout est spectacle et source de profit, manipulant la foule docile et voyeuriste. Kirk DOUGLAS (35 ans) a su camper viscéralement un personnage veule, prêt à tout pour réussir : Charles Tatum, journaliste viré de nombreux journaux de New-York et qui échoue à Albuquerque (Nouveau-Mexique) où il y végète pendant 1 an. Lors d’un reportage sur la chasse au crotale, il apprend qu’un homme, Léo Minosa (qui a participé au débarquement américain en Italie pendant la seconde guerre mondiale d’où le titre original, à double sens, « un as dans le trou » et « un atout en réserve »), est coincé au niveau des jambes par des rochers dans une galerie d’une montagne qui abrite des tombes amérindiennes. Cet événement attire la presse, la radio et la foule (qui vient en voiture et même en train) ; cette dernière doit payer 0,25 $ pour accéder au site où s’installent même un cirque et une grande roue. Charles Tatum fait feu de tout bois :spoiler: il réussit à séduire la femme de Léo (qui souhaitait quitter son mari) et même à se faire passer pour un ami auprès de Léo. Il réussit à convaincre, tout en étant couvert par le shérif qui prépare sa réélection, les secours de procéder à l’évacuation de Léo par le haut (par forage d’un conduit), ce qui retarde de 7 jours son sauvetage par rapport à l’étayage des galeries.
Un film remarquable de Billy Wilder sur un journaliste prêt à tout pour accéder au succès et à la richesse, sans s'embarrasser de considérations morales: il parvient à créer la sensation en exploitant à son avantage la situation périlleuse d'un homme bloqué dans une mine, et en corrompant les autorités locales pour ralentir les excavations et générer une sorte de feuilleton à la portée nationale. L'évolution de l'histoire est particulièrement inspirée, et permet au réalisateur de faire briller Kirk Douglas, en pleine forme dans le rôle de l'anti-héros sans scrupules. La voracité et la machinerie sans pitié des médias et des hommes sont présentées ici de la meilleure des manière, ce qui fait de "Ace in the Hole" une oeuvre intemporelle.
Considéré par son réalisateur Billy Wilder comme son long-métrage préféré, Le gouffre aux chimères fut pourtant boudé par le public à sa sortie en 1951. À tort. Cet incroyable long-métrage décrivait avec une acuité folle les maux dont souffrent plus que jamais nos sociétés actuelles du divertissement, amplifiées par les chaînes d’info en continu et l’émotion instantanée qui règne sur les réseaux sociaux. Kirk Douglas incarne ici Charles Tatum, un journaliste porté sur la boisson, grande gueule et impétueux, qui s’est fait mettre à la porte de plusieurs grandes rédactions nationales. Le hasard le fera finalement échouer dans un petit journal local d’Albuquerque, au cœur du Nouveau-Mexique, où il attend désespérément le scoop du siècle. Ne voyant rien venir après un an de bons et loyaux service, il se décide à forcer le destin. Lors d’un de ses périples dans le désert, il tombe par hasard sur un pilleur de reliques indiennes bloqué au fond d’une caverne, située sous une montagne sacrée pour les Amérindiens. Flairant le bon coup médiatique, il va prendre la main sur les opérations destinées à sauver le bougre, qu’il va volontairement faire durer, afin de se faire connaître et de créer ce qu’on nommerait aujourd’hui un buzz. Aidé par un shérif corrompu et par la propre épouse du malheureux, qui vont comprendre eux-aussi les avantages à tirer de la situation, il va créer dans ce coin de désert une véritable attraction en l’espace de quelques jours, attirant des foules des quatre coins du pays désireuses de suivre en direct la fabuleuse opération de sauvetage. Ce film au vitriol sur la mécanique du journalisme à sensation et sur la décadence de la société du spectacle à l’américaine décortiquait dès 1951 les rouages de la captation des masses par une petite minorité possédant les clés de l’intrigue à venir. Un film brillant, un brin outrancier, d’une modernité incroyable, à redécouvrir de toute urgence.
Ce qui m’a frappé, c’est la noirceur et le cynisme du sujet. Je connaissais Billy Wilder comme l’un des as de la comédie, beaucoup moins dans le registre dramatique. C’est terriblement efficace. « Le Gouffre aux Chimères » n’épingle pas seulement et en premier lieu le journaliste interprété magistralement par Kirk Douglas ou les profiteurs qui gravitent autour mais également les voyeurs que nous sommes car, oui, on a tous été un jour les complices de ce genre de faits divers. Tourné en 1951, le film est plus que jamais d’actualité. J’ai été bluffé par sa modernité et l’ai pris en pleine tronche. Un chef d’œuvre.
Cette comédie grinçante de B. Wilder de 1951 est une satyre du monde journalistique. Elle décrit l'insoutenable envie d'un journaliste sans scrupule, C. Tatum joué par K. Douglas, de créé l'évènement et d'en faire une série d'articles quitte à devoir s'arranger avec la vérité et quitte à devoir faire tout pour que l'évènement en question dure le plus longtemps possible. En opposition le directeur du journal qui emploie Tatum est le symbole même de la déontologie et du respect exemplaire de la vérité et des lecteurs. Pourtant il apparait beaucoup moins souvent à l'écran. C'est un film qui se visionne facilement avec une bon rythme et une bonne intrigue.
Très très loin des chefs d'oeuvre de Billy Wilder. Certes, la dénonciation de la presse à sensation est un thème important et, malheureusement, toujours d'actualité, mais la réalisation et le jeu des comédien.ne.s sont particulièrement datées et d'une lourdeur pachydermique. Et, en plus, le film trouve le moyen d'être très misogyne !
Je viens de voir ce film par hasard en passant devant un cinéma Art et essai qui le projetait, sans doute en hommage à Kirk Douglas. Merci à ce cinéma, j'ai découvert un film passionnant! D'abord, il y avait très longtemps que je n'avais pas vu jouer Kirk Douglas, j'avais oublié à quel point il était formidable. Ensuite, ça ne m'étonne pas vraiment que le film n'ait eu aucun succès à sa sortie: il est si cru, et si noir, il offre une vision si sombre et réaliste à la fois de l'humanité que j'ai ressenti au bout d'un moment un réel malaise.. Même le jeune journaliste se fait embarquer "du côté obscur de la force", seul le vieux patron de presse offre un vague espoir.. Même les crotales sont victimes de cette humanité lâche et stupide.
Petit bémol: la dernière partie du film m'a semblé moins crédible et un brin caricaturale :spoiler: Les remords soudains de Chuck me semble psychologiquement faux, de même que son étonnante résistance (il saute dans un ascenseur àla force des bras!!) à un coup de couteau dans le ventre)
Racheté néanmoins par une scène finale coup de poing qui m'a .. coupé le souffle!
Un film qui ne brosse pas le public dans le sens du poil ! Car personne n'est épargné dans cette histoire d'accident minier : épouse de mineur , policiers, journalistes, et bien sûr badauds. Il faut voir comment le réalisateur montre la petitesse de l'américain moyen à travers une poignée de scènes de la famille Federber ! La médiatisation savamment dosée de la tentative de sauvetage d'un mineur victime d'un éboulement offre un concentré de voyeurisme, de crétinisme, d'instinct grégaire et bien sûr de corruption à grande échelle. Kirk Douglas est une fois de plus époustouflant en type cynique prêt à tout pour atteindre ses objectifs (cf. "Le reptile" etc). Les seconds rôles sont également très crédibles. Le scénario est solide, même si on devine assez vite la fin. La réalisation plutôt soignée rend ce film captivant.