Sans doute parce que ce n'est pas mon premier contact avec le Kitano de la grande époque, mais également sans doute à cause de bien d'autres aspects, je n'ai pas autant été marqué par Hana-Bi que par Sonatine. Takeshi Kitano y répète pourtant sa mélancolie déprimée, son style atypique fait de plans fixes et du refus de mener son récit frontalement, ses thèmes de prédilection, à commencer par l'emprise de la mort sur chaque être humain. A vrai dire, Hana-Bi est même carrément un suicide d'une heure trente-cinq, tout à fait imparable. Dans un premier temps, le septième film de Kitano contient des idées extrêmement riches et surprenantes. En montrant d'emblée les toiles que peindra l'inspecteur Horibe, flic moribond cloué dans un fauteuil par une blessure et orphelin d'une femme et d'une fille déserteurs, il montre que nos moyens pour tromper la mort de l'âme viennent d'elle-même, et sont par essence eux-mêmes destinés à s'épuiser immédiatement. Ces tableaux, déjà montrés et déjà présents, ne demandent quelque part qu'à se peindre, à constituer ce dernier recours inutile qui signalera la mort spirituelle du personnage bien plus qu'elle ne viendra la sublimer ou calfeutrer le mur usé par lequel elle s'insinue. Peintes par Beat Takeshi lui-même, ces toiles rendent le discours du film encore plus personnel, plus véritable. J'ai également beaucoup aimé la gestion narrative de la première partie, qui est embrouillée sans être confuse. Pendant un temps, j'ai eu du mal à tout remettre à l'endroit, et le plus étrange c'est que certaines scènes me semblaient pouvoir se passer à différents moments de ce récit sans que sa cohérence en soit atténuée. Voilà qui m'a donné une vraie impression d'évidence, comme si les faits parlaient d'eux-mêmes, sans qu'on ait besoin de les agencer avec la rigueur d'une démonstration mathématique pour en laisser s'exprimer la puissance. Jusque là, tout était en place, et j'aimais vraiment Hana-Bi, notamment pour ces instants plus joueurs où Kitano s'attarde sur des détails extérieurs, souvent avec une pointe d'humour, pour laisser respirer son film et revêtir un peu l'once de folie que la perspective permanente de la mort semble susciter chez ses personnages. Mais arrivé à un moment, à peu près celui où Kitano et sa femme partent à la mer pour un dernier voyage, j'ai progressivement décroché. J'ai trouvé que les cadrages du réalisateur commençaient à se répéter, que son style et ses choix se paraphrasaient. Pas illogique pour illustrer les derniers jours d'un couple qui tue le temps en attendant le bout du chemin, cette impression demeure quand même une vraie plaie, qui a fait de Hana-Bi un film inapte à me stimuler sur la durée, donc à me maintenir dans cet état psychologique et émotionnel particulier qui me rend capable de m'ouvrir totalement à un film. De plus, la jolie musique de Joe Hisaishi est quand même beaucoup moins marquante que celle de Sonatine. Et comme je l'ai dit, la surprise n'opérait plus totalement, puisque Hana-Bi est mon troisième Kitano. Bon mais inégal, et parfois un peu trop étiré.