Le problème avec " Tokyo ga", lorsqu'on le voit aujourd'hui, sans l'avoir découvert au moment de sa sortie (1985) c'est qu'il faut essayer de se remettre dans le contexte de l'époque pour en saisir tout ses aspects.
Lorsque Wenders réalise ce documentaire, le cinéaste Y Ozu vient d'être découvert en France.
On est vingt ans après son décès (1903) et les distributeurs occidentaux sont totalement passés à côté de l'oeuvre d'un cinéaste majeur.
Au moment où sort " Tokyo ga" en France, seuls deux ou trois de ses opus sont sortis sur les écrans français et encore de manière confidentielle, même si la presse spécialisée insiste sur l'importance de ces inédits que sont " Voyage à Tokyo" et " le goût du saké".
Wenders, qui fait partie de la vague du renouveau du cinéma allemand aux côtés de Herzog, Fassbinder, Von Trotta, Schloendorff, Shroeter, vient juste, lui aussi, d'etre reconnu par le grand public grâce à son " Paris Texas" palme d'or à Cannes 1984.
Avant ce prix le cinéma de Wenders, qui a fait ses débuts pendant les années 1970, reste confiné dans des sorties confidentielles ( on peut retenir de cette période " Alice dans les villes" sans doute aujourd'hui un de ces meilleurs films avec " les ailes du désir " récompensé du Lion d'or à Venise).
Le spectateur qui a vu les deux titres de Ozu qui sont sortis sur les écrans français il y a sept ans lors de la sortie de "Tokyo ga ", veulent en savoir plus sur Ozu et Wenders va jouer le rôle de cinéaste, cinéphile, voyageur et passeur.
Non seulement il va faire état de son expérience de spectateur, mais il va repartir sur les traces de Ozu, tentant de nous reveler la part de créativité de cet artiste exceptionnel.
Comment peut on révéler la part de créativité de l'artiste ( Wenders sait de quoi il parle) en nous montrant le réel et en le comparant à ce que l'artiste en fait grâce à sa créativité.
Wenders pose avec son personnel voyage à Tokyo, que sera " Tokyo ga" la caméra là où parfois, Ozu a tiré ses sources d'inspiration.
Le pique nique (" printemps précoce "), le jeu du pachinko (" crépuscule à Tokyo ") le golf joué sur les toits des buildings ( " le goût du saké "), les enseignes lumineuses des immeubles et des bars, les trains...
Et le spectateur, Wenders lui même dont le regard occidental l'oblige à une distance interrogative sur la société japonaise, se rend bien compte ce qu'est la créativité artistique révélée en creux par la fadeur aseptisée du réel tokyoiste qu'on nous montre.
En revoyant " Tokyo ga" aujourd'hui ( Ga c'est ce qui renvoit au sujet, à celui qui fait l'action en japonais) , ce sont les deux interviews ( celle de son acteur fétiche et de son fidèle chef opérateur, le trop modeste Atsuta) qui frappent par l'émotion assez formidable qu'elles manifestent.
On saisit l'importance dans la culture nippone pour le respect scrupuleux de la hiérarchie, celui de l'humilité face à l'autre, au groupe à la communauté, la mise en retrait de l'ego, de l'orgueil, de l'expression d'une vanité qui ne serait pas de mise.
Autant dire des valeurs qui n'ont pas beaucoup d'échos chez nous ou la notion de l'individu roi autoproclamé, dédié à son autocelebration fait plutôt la loi.
Quand on voit la scène finale de l'interview d'Atsuta ( sans doute un des chefs opérateurs à la filmographie la plus exceptionnelle du septième art ) qui se met totalement en retrait pour rendre un hommage vibrant au maître Ozu, on est en 1985 bien loin de pouvoir imaginer qui est devant nous. On est loin du compte.
C'est peut-être là que Atsuta ( il disparaîtra un peu moins d'une décennie après l'interview) nous donne une leçon sur ce qu'est une des fonctions essentielles de l'art et de cet art majeur qu'est le septième art de haute gamme.
Capacité à transmettre une émotion, sorte d'écrin qui permet au spectateur de rejoindre le créateur dans une sorte de transcendance émotionnelle ; s'y retrouver, partager un sentiment de fusion porté par l'expérience et la compréhension mutuelle et bienveillante des émotions humaines les plus profondes.
Les larmes retenues d'Atsuta sont peut-être ce que partageront plus tard ( et donc maintenant) les spectateurs qui fusionnent avec la filmographie de Ozu pour le rejoindre dans ce qui fût son espace mental.