Réalisé juste après et la même année que son premier film, le chef d'œuvre LES HOMMES LE DIMANCHE (Menschen am Sonntag), dernier film muet allemand coécrit par son frère Curt et un certain Billy Wilder, ABSCHIED est un petit bijou de comédie douce-amère signé ROBERT SIODMAK (né le 08 août 1908 à Dresde), qui réalisera plus tard plusieurs grands films à Hollywood, dont le premier chef d'œuvre du film noir, Les Tueurs (The Killers, 1946), qui révèlera Burt Lancaster et Ava Gardner...
Si Les Hommes le dimanche clôturait avec maestria l’ère muette germanique, ABSCHIED offrait à la célèbre compagnie de production cinématographique allemande UFA son premier film parlant. Après quelques succès locaux, Siodmak se retrouve attaqué dès 1933 par le ministre de la propagande nazi Joseph Goebbels et il choisit de s’exiler en France. Là, il poursuit une brillante carrière pendant 6 ans avec des films comme Le sexe faible, La vie parisienne, La crise est finie (avec Danielle Darrieux), Mollenard (avec Harry Baur) ou encore Pièges avec Maurice Chevalier et Erich von Stroheim. Mais en 1939 il doit à nouveau partir et il rejoint les USA et Hollywood où il devient l’un des maîtres des thrillers et du film noir : Flight By Night, The Killers, Phantom Lady, The Suspect, The Strange Affair of Uncle Harry, The Dark Mirror, The Spiral Staircase, etc. avec l’exception notable The Crimson Pirate (Le Corsaire rouge), sorte de parodie du genre de film de pirates avec Burt Lancaster.
Siodmak revient en Allemagne (de l’ouest, République fédérale) en 1955 et y réalise un film marquant : Die Ratten (Les Rats) avec Maria Schell et Curt Jürgens qui remporte l’Ours d’or au Festival de Berlin cette même année. Il enchaîne avec le remarquable Les SS frappent la nuit (1957). Il alternera ensuite avec d’autres films tournés en Grande-Bretagne ou en France, comme Katia (avec Romy Schneider)…
Filmé en un lieu unique – un vaste appartement où les multiples chambres sont louées à diverses personnes, la logeuse vivant aussi sur place – et quasiment en temps réel (un début de soirée), ABSCHIED pétille de rythme sans un temps mort. On pense à Renoir, à René Clair. L'histoire tourne autour d'un jeune couple (lui seul habite là) dont la survie sera mise en danger par un malentendu. Tous les personnages sont parfaitement écrits et vivants. Il faut dire que le scénario est cosigné par Irma von Cube et Emeric Pressburger qui faisaient tous deux leurs débuts, le second appelé à devenir l'indissociable partenaire de Michaël Powell pour plusieurs grands classiques en Grande-Bretagne. Ces personnages sont également servis par d'excellents acteurs et actrices.
Malgré l'exiguïté des lieux, les plans sont remarquablement composés et cadrés. Une séquence avec dialogue hors champ est particulièrement somptueuse. L'atmosphère du film s’avère à la fois charmante et tourbillonnante.
Je terminerai en soulignant la qualité de la photo due au grand Eugen Schüfftan (inventeur de l’effet qui porte son nom, inauguré sur les Nibelungen, puis développé sur Metropolis, deux œuvres de Fritz Lang en 1924 et 1927, et déjà à la tâche sur Les Hommes le dimanche), ainsi que de la bande son, qu'il s'agisse des bruitages de toutes sortes (téléphone, aspirateur, horloge, bruits extérieurs de la rue, etc.) ou de la musique, entièrement diégétique, joué au piano par l'un des locataires, pianiste de son état.
Un film très méconnu, et c'est bien dommage !