Il y a des films qui tiennent debout par la logique, et d’autres par la foi qu’un cinéaste met dans son propre délire. Volte/Face appartient clairement à la seconde catégorie. Sorti en 1997, mis en scène par John Woo, porté par John Travolta et Nicolas Cage, le film repose sur un postulat tellement extravagant qu’il devrait s’effondrer au bout de dix minutes. Or il survit, mieux que cela même : il impose son monde, son rythme, son lyrisme absurde, et transforme une idée de pur high concept en grand opéra d’action américain. On comprend très vite qu’il ne faut pas demander au film d’être crédible, mais d’être sincère dans son excès. Et c’est précisément là qu’il devient passionnant.
Ce qui frappe d’abord, c’est à quel point Woo a compris que le vrai sujet n’était pas la mécanique de l’intrigue, mais le vertige du dédoublement. Le film n’utilise pas seulement son échange d’identités comme un gadget narratif : il en fait une machine à brouiller les gestes, les regards, la masculinité, la morale même. Les deux personnages ne se poursuivent plus seulement physiquement, ils se contaminent. Ce que certains critiques français avaient vu dès la sortie, c’est bien cette idée d’une équivalence troublante entre les deux hommes, comme si l’ennemi n’était au fond que l’autre face de soi. C’est là que Volte/Face cesse d’être un simple thriller de studio pour devenir, fugitivement, quelque chose de plus étrange, presque de plus malade.
Et cette idée ne fonctionnerait jamais sans le duo principal. Travolta et Cage ne jouent pas seulement deux rôles : ils jouent l’idée même du jeu, la performance comme masque, l’acteur comme créature instable. Le film a l’intelligence de ne pas chercher une imitation parfaite, mais une contamination des attitudes : une posture, une manière de sourire, une raideur soudaine, une vulgarité qui affleure, une douceur qui devient suspecte. C’est extrêmement ludique, parfois même hilarant, mais jamais gratuit. On sent qu’ils ont compris que le film leur offrait quelque chose de rare : la possibilité d’être excessifs sans être hors sujet. Travolta trouve ici une sorte de souplesse vénéneuse très jubilatoire, tandis que Cage, évidemment, apporte sa fureur expressionniste, son art de faire de chaque ligne une grimace existentielle. Par moments, c’est presque trop, mais ce presque est justement le carburant du film.
La grande réussite de John Woo, en revanche, c’est de filmer cette outrance avec une grâce qui la dépasse. Beaucoup de réalisateurs savent faire du vacarme ; très peu savent faire du vacarme chorégraphié. Chez lui, les fusillades ne sont jamais seulement des scènes d’action : ce sont des scènes de danse, de liturgie, de mélodrame armé. Le ralenti, les surgissements, la gestuelle presque sacrée, la violence qui devient calligraphie, tout cela donne au film une énergie immédiatement reconnaissable. Ce n’est pas un hasard si tant de spectateurs continuent à voir dans Volte/Face son film américain le plus pleinement accompli : c’est probablement celui où Hollywood lui a laissé le plus de place pour imposer son langage, son mélange de pyrotechnie cartoon et de ferveur sentimentale.
Ce qui sauve surtout le film du simple exercice de style, c’est qu’il reste travaillé par une vraie émotion, certes énorme, parfois voyante, parfois presque embarrassante, mais réelle. Sous le barnum, il y a une obsession du deuil, de la famille, du couple, de l’identité blessée. Le film ne cesse de demander ce qu’il reste d’un homme quand on lui vole sa place, son apparence, son nom, son foyer. Cette gravité donne une densité inattendue à un film qui aurait pu n’être qu’un festival de poses. Même quand il devient grotesque, il y a toujours chez Woo une croyance presque enfantine dans la douleur et la rédemption, et cette naïveté-là le rend plus touchant que beaucoup de blockbusters plus “intelligents”.
Mais c’est aussi là que le film atteint sa limite. Car Volte/Face est parfois trop amoureux de ses propres effets. La symbolique est souvent soulignée au marqueur, les sentiments sont martelés, les coïncidences scénaristiques demandent une indulgence massive, et certaines scènes s’étirent comme si le film, grisé par sa propre ivresse, refusait de couper au bon moment. On peut admirer l’audace du ton sans faire semblant de ne pas voir ce qui le fragilise : la psychologie reste par endroits sommaire, la vraisemblance est pulvérisée, et le mélange entre tragédie, ironie, sentimentalité et action pure n’atteint pas toujours l’équilibre idéal. Il y a des passages où l’on est transporté, et d’autres où l’on sent très nettement la machine forcer un peu l’adhésion. C’est un film qui électrise souvent, mais qui ne cesse pas pour autant d’être bancal.
C’est peut-être pour cela qu’il reste si séduisant. Un film plus propre, plus cohérent, plus “maîtrisé” aurait sans doute été moins vivant. Volte/Face a quelque chose d’un grand spectacle baroque qui menace sans cesse de se ridiculiser, mais qui transforme cette menace en principe esthétique. Il est trop long, trop chargé, trop démonstratif, trop fier de certaines trouvailles, mais il a aussi quelque chose que beaucoup de films d’action ont perdu : une vision. Une vraie. Pas seulement une compétence, pas seulement une efficacité, mais une manière singulière de faire se rencontrer le kitsch, la violence, le mélo et la starification. On peut sourire devant ses excès, lever les yeux au ciel devant ses énormités, et malgré tout reconnaître qu’on a affaire à un film habité.
Au fond, Volte/Face est moins un chef-d’œuvre qu’un film follement généreux, assez inspiré pour marquer durablement, assez imparfait pour ne jamais devenir intouchable. C’est ce qui le rend si agréable à revoir : on n’y cherche pas la perfection, on y cherche une forme de transe cinématographique. Et quand elle surgit, elle est réelle. Tout n’est pas de même niveau, loin de là, mais il y a dans ce face-à-face truqué, hystérique et presque romantique une intensité que le cinéma d’action contemporain atteint de plus en plus rarement. Ce n’est pas l’absolu du genre. C’est mieux que beaucoup de films plus sages, moins bien que les sommets qu’il tutoie parfois, et suffisamment singulier pour qu’on en sorte avec l’impression d’avoir vu non pas un simple divertissement, mais le rêve fiévreux d’un cinéaste qui croyait encore que l’action pouvait être une forme de lyrisme.