Qui est le film ?
L’Épouvantail s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler la veine dépressive du Nouvel Hollywood. Un cinéma d’après la fête, d’après la guerre, d’après les illusions, où les personnages errent sans repères dans une Amérique dépeuplée de sens. Jerry Schatzberg, après Portrait d’une enfant déchue et Panique à Needle Park, semble vouloir ici franchir un pas de plus dans l’épure : plus de structure narrative classique, plus de drame saillant, juste deux hommes (Pacino et Hackman), une route, et ce qui pourrait advenir ou pas.
À la surface, Scarecrow semble promettre une forme de fraternité fragile, une exploration du lien dans l’errance. Max est colérique, rugueux, impulsif ; Lion est doux, lunaire, presque enfantin. On imagine l’affrontement, la complicité, la tension fertile entre deux pôles du masculin, tout autant qu'un voyage géographique mais moral, intime, historique.
Que cherche-t-il à dire ?
On sent bien que Schatzberg ne veut rien démontrer. Le film ne cherche pas à résoudre, ni à conclure, encore moins à condamner. Il voudrait, au contraire, nous plonger dans un état : celui d’un désœuvrement partagé, d’un lien ténu entre deux êtres sans attaches.
La tension principale du film repose sur ce refus d’aller quelque part. Et ce refus, dans un autre contexte, chez un autre cinéaste, pourrait être un geste radical. Mais ici, il se heurte à une forme de mollesse esthétique, comme si Scarecrow ne voulait surtout pas déranger, surtout pas déborder. La mise en scène épouse cette vacance, mais sans jamais en épouser les vertiges.
Par quels moyens ?
La première scène donne le ton. Un champ désert, deux silhouettes se croisent sans se parler. Pas de musique, pas de coupe franche, juste un flottement. Cette ouverture aurait pu poser un mystère, mais elle s’éternise, et semble déjà exprimer ce que le film ne cessera de répéter : tout est ralenti, comme si chaque scène avait peur de décider ce qu’elle est venue faire là.
Plus tard, la séquence de la fontaine, souvent citée comme emblématique, montre Lion sautant dans l’eau pour faire rire Max. C’est un moment suspendu, de pure gratuité. On peut y lire un geste de tendresse absurde, un abandon, mais le film ne le cadre ni ne le construit comme tel. Le plan reste distant, presque embarrassé. Là où un Cassavetes aurait capté l’éclat fragile d’un moment de grâce, Schatzberg reste dans le retrait.
La scène de danse dans le bar, avec Lion qui virevolte sur la piste, est peut-être la plus vivante du film. Pacino y est excellent, troublant, enfantin sans être caricatural. Et pourtant, là encore, la caméra ne semble pas savoir comment accueillir ce surgissement. Elle regarde, oui, mais sans fièvre. Le montage ne relance pas la scène, ne la structure pas.
Même le cadrage, souvent naturaliste, en plans larges, refuse l’enfermement mais finit par produire une uniformité. Chaque ville traversée ressemble à la précédente, non par un effet de répétition signifiant, mais par un manque d’inflexion formelle. Aucun décor n’imprime vraiment. L’Amérique est là, mais floue, presque décorative.
Où me situes-je ?
Je suis de ceux que ce film fatigue doucement. Pas parce qu’il est raté, il ne l’est pas. Il est même d’une grande cohérence. Mais parce qu’il ne laisse rien affleurer. On sent bien que Scarecrow voudrait être un film de silence et de pudeur, mais ce silence devient mutisme, cette pudeur devient esquive. Ce qui pourrait être une forme de retrait poétique devient une manière de ne pas s’impliquer.
Je regarde ce film avec un mélange de tendresse et de frustration. J’y devine des promesses, des figures inabouties, des idées esthétiques intéressantes. Mais elles restent à l’état de brouillon. Comme si le film avait peur de son propre désir. Peur de nommer, de choisir, de prendre position.
Conclusion
L’Épouvantail pourrait être vu comme un contre-film. Contre les grands récits, contre les climax, contre les engagements. Un cinéma de l’évitement, du repli. Mais le retrait, pour être fécond, doit créer du manque, du trouble, une tension avec ce qu’il refuse. Ici, il ne reste qu’une forme de langueur impuissante. Les rares moments de beauté (Pacino qui sourit, Hackman qui déraille, un ciel laiteux) ne s’agrègent jamais. Ils passent, isolés, et ne tissent aucune mémoire.
Alors je reste au bord. Spectateur d’un film qui me semble lui-même être resté au bord de lui-même.