“C’est l’histoire d’un homme qui grimpe… et qui s’efface en chemin.”
On croyait connaître Saul Goodman. Ce clown en costard criard, surgissant dans Breaking Bad pour désamorcer la tension avec une pirouette. On s’était bien plantés.
Better Call Saul, c’est l’histoire d’un type qui voulait monter. Pas pour frimer. Pas pour dominer. Juste pour qu’on le voie. Pour qu’on dise : “Toi aussi, tu comptes.” Et le drame, c’est qu’il n’a jamais trouvé le moyen d’y arriver sans ruser.
Jimmy McGill, c’est un paradoxe à lui tout seul. Il veut faire le bien, mais il est trop doué pour contourner les règles. Trop magnétique quand il dérape. Et dans un monde où grimper l’échelle sans piston ni héritage demande soit d’attendre sagement — soit de tricher — il choisit la seule option où il se sent vivant : devenir Saul.
La série dissèque ce tiraillement. Peut-on réussir sans se travestir ? Peut-on rester honnête quand l’honnêteté ne paie pas ? Better Call Saul n’a pas besoin de discours : elle montre. Elle laisse voir un système verrouillé, où les outsiders ne sont pas exclus parce qu’ils sont mauvais… mais parce qu’ils n’ont pas les bons codes.
Et puis il y a Kim. Quel personnage. Elle marche sur le fil, entre éthique et excitation, discipline et pulsion. Elle aime Jimmy, mais elle aime aussi ce qu’ils font ensemble : bousculer les puissants. Jusqu’au point de bascule. Elle, au moins, saura s’arrêter. Mais à quel prix.
Chuck, de son côté, n’est pas juste un frère. C’est une blessure à ciel ouvert. Il incarne l’élite bien pensante, qui méprise sans frapper, qui juge sans dire. Leur relation, c’est une tragédie intime : l’amour vicié, le mépris recuit, la guerre sourde entre deux conceptions du mérite.
Alors oui, parfois c’est lent. La série prend son temps, étire ses silences, creuse ses personnages. Par moments, on s’impatiente. Mais quand le cartel entre en jeu, quand les lignes se croisent, que les trajectoires s’effondrent… on comprend pourquoi c’était nécessaire. La montée en tension est implacable. La dernière saison, c’est du ciselé.
Et puis ces séquences en noir et blanc, où Saul n’est plus qu’un fantôme nommé Gene. Tout est perdu. Mais le masque colle encore à la peau. Jusqu’au jour où il le retire. Pas pour sauver sa peau. Mais pour retrouver une part de lui. Celle que Kim avait vue, un jour.
Better Call Saul, ce n’est pas un spin-off. C’est une tragédie moderne, une critique sociale au scalpel, et une leçon d’écriture. Une série qui murmure au lieu de hurler. Qui dérange doucement. Et qui reste longtemps en tête.
Parce qu’au fond, elle ne parle pas d’un avocat véreux.
Elle parle de nous tous, et de ce qu’on est prêt à abandonner… pour avoir enfin notre place.