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    Mia Hansen-Løve évoque son Avenir : "Nous sommes à une époque où il est important de défendre la Pensée"
    Par Vincent Formica — 6 avr. 2016 à 05:30
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    À l'occasion de la sortie le 6 avril de son nouveau film, L'Avenir, porté par Isabelle Huppert, AlloCiné a rencontré Mia Hansen-Løve, auréolée de son Ours d'Argent remporté à Berlin pour ce long-métrage autant philosophique que dramatique.

    AlloCiné : Comment est né le projet L’Avenir ?

    Mia Hansen-Løve : J’étais en train de chercher à financer mon film précédent, Eden, qui était un film très compliqué, qui prenait du temps. J’ai commencé à écrire L’Avenir sans être sûre du tout de mener le projet à terme, juste pour échapper aux affres des financements de film et penser à autre chose. Ce sujet s’est imposé, j’ai commencé à prendre des notes autour d’une femme quittée par son mari, confrontée à la solitude, au deuil, à la difficulté de se reconstruire, sujet que je trouve assez difficile. Progressivement, ça m’a entrainé et le film s’est finalement écrit très facilement, avec une facilité qui m’a surprise.

    Le film se nourrit de mon enfance, de mon adolescence.

    Dans quelle mesure votre expérience personnelle a nourri l’écriture de ce projet, est-il en partie autobiographique ?

    Autobiographie n’est pas le mot que j’emploierais ; par définition, c’est l’écriture de sa propre vie et ce n’est pas exactement le cas ici. Mais comme tous mes films, il s’inspire d’expériences que j’ai faites, de gens que j’ai rencontrés, de personnes qui me sont proches, qui comptent pour moi. Le film se nourrit de mon enfance, de mon adolescence. Tous mes films le font d’une manière ou d’une autre, peut-être plus frontalement dans L’Avenir. Effectivement, mes parents ont été tous les deux professeurs de philosophie, ce qui est le cas des deux protagonistes du film. En même temps, à partir du moment où je pense à Isabelle Huppert pour le film, le personnage acquiert une certaine autonomie par rapport à là d’où il est parti.

    La philosophie est au centre du film, quelle place tient-elle dans votre vie ? Faire du cinéma est-il synonyme de quête de vérité pour vous ?

    La philosophie a beaucoup compté pour moi, pas tant dans les textes eux-mêmes car je n’ai pas de formation de philo même si j’en ai fait un peu dans le cadre de mes études. Je suis plus qu’amateur en la matière donc je ne vais pas revendiquer quelque savoir que ce soit en philosophie. En revanche, ça m’a nourri en tant que questionnement, rapport au monde ;  c’est plus l’univers de la philo, son enseignement, qui a été l’univers de mon enfance, de mon adolescence. J’ai grandi dans un appartement qui était rempli de livres de philo. Ce qui tapissait les murs, c’était surtout les œuvres de Nietzsche, Kant, beaucoup de livres en allemand car mon père est germanophone.

    L’environnement des livres n’a jamais été quelque chose d’hostile mais quelque chose que j’ai toujours associé à une sorte de chaleur.

    La philo a donc été là durant toute mon enfance et mon adolescence sous une forme de présence que j’ai toujours considérée bienveillante. Pour moi, l’environnement des livres n’a jamais été quelque chose d’hostile mais quelque chose que j’ai toujours associé à une sorte de chaleur. Au-delà de cette présence, il y avait aussi la philosophie dans les discussions, en tant que rapport aux idées et aussi en tant qu’enseignement. Quand j’écris dans le film des scènes où les personnages évoquent des livres de philosophes et parlent des idées, je n'ai pas du tout besoin de me forcer ou d’aller chercher très loin, c’est quelque chose qui vient assez naturellement, ça fait partie de mon monde.

    Les personnages de L’Avenir ont justement un rapport spécial au Livre dans le film, il en devient un objet iconique, presque sacré…

    En tout cas, j’ai voulu assumer l’importance des livres et de la relation au livre pour ce personnage [Isabelle Huppert] et je ne crois pas l’avoir exagéré ou accentué. Je me suis posé la question au moment de l’écriture du film : fallait-il donner à cette femme un autre métier que celui de prof de philo, un métier différent de celui du milieu dans lequel j’ai grandi ? Je me suis rendu compte que ce n’était pas possible à cause de ce rapport au livre, à l’objet en lui-même. La manière de filmer les objets m’intéresse toujours beaucoup car il y a un lien permanent, dans le cinéma, entre l’inconscient, l’invisible et la matière. Ça peut passer par le livre et par d’autres objets. Sur Eden, c’était plutôt les disques.

     

    En tout cas, la présence des objets, en termes de mise en scène,  est une question que je trouve très intéressante et je voulais l’assumer parce qu’encore une fois, les livres, la pensée, la littérature, la philo, ne sont pas justes des arrière-plans du film. C’est plus que ça, c’est là où l’héroïne va puiser sa force, c’est assez décisif dans L’Avenir. Pourtant, ce n’est pas une chose que j’ai comprise dès le départ, c’est une chose dont j’ai pris conscience au fil de l’écriture.

    Rohmer est un cinéaste qui compte beaucoup pour moi, qui m’accompagne. Dans le rapport intime que j’ai avec le cinéma, Rohmer est celui qui m’aide le plus, qui m’apporte le plus.

    Vous admirez le cinéma d’Eric Rohmer, pensez-vous avoir réussi à tricoter votre personnage rohmerien par excellence avec Isabelle Huppert et tout ce côté quête de sens, réapprendre à appréhender une liberté nouvelle etc…

    J’admire en effet énormément le cinéma de Rohmer qui est un cinéaste qui compte beaucoup pour moi, qui m’accompagne. Dans le rapport intime que j’ai avec le cinéma, Rohmer est celui qui m’aide le plus, qui m’apporte le plus. Voir ses films, c’est ce qui peut le plus stimuler mon imagination. Pour autant, je n’essaie pas du tout de l’imiter, n’est rohmerien que Rohmer au final. Je pourrais aussi dire d’autres films qu’ils sont rohmeriens ; ce que je veux dire c’est tant mieux si des gens peuvent voir une continuité ou un dialogue entre ses films et les miens. Après c’est une chose qui me dépasse et je pense qu’il ne faut pas chercher à imiter de grands cinéastes comme ça, s’il y a quelque chose à imiter, ça doit être leur liberté, leur indépendance ; il ne faut pas chercher à leur ressembler.

    Le fait est que son langage, le rythme de ses films, leurs enjeux et en effet, ses héroïnes féminines, m’ont beaucoup marqué et il est possible que ça ait exercé une influence sur l’écriture de ce film. Quand j’ai écrit L’Avenir, j’ai pensé à 2 films de Rohmer en particulier, pas comme des modèles, mais j’ai constaté qu’il pouvait y avoir une sorte de parallèle que je n’ai pas décidé. Il s’agit du Rayon vert et Ma nuit chez Maud. Ce dernier pour la philosophie et Le Rayon vert pour la traversée de l’été par une héroïne solitaire.

     

    Vous avez déclaré dans une interview que vous vous sentiez en décalage avec votre âge, est-ce que ce décalage vous a aidé dans l’écriture pour appréhender des personnages de femmes mûres comme Nathalie ?

    Quand j’aborde un personnage, je ne le regarde pas du point de vue de l’âge ; quand j’écris un film, un rôle, je m’identifie à ce rôle, que ce soit un homme, une femme, une adolescente, ce que je ne suis plus depuis longtemps, une femme plus âgée que moi. Ça ne veut pas dire que la question de l’âge n’est pas importante dans le film et pour ce personnage-là mais en tout cas j’éprouve une sorte d’empathie pour le personnage qui abolit la question de la différence de génération. Je ne me sens pas plus éloignée de Nathalie que de Paul dans Eden ou de Victor dans mon premier film Tout est pardonné. Ce sont aussi des personnages très différents de moi et quand j’ai fait mon premier long-métrage, la moitié du film reposait sur les épaules de ce comédien [Paul Blain], qui était plus âgé que moi, qui était un homme ; il était très différent de moi et pourtant j’avais une affection pour lui.

    Sur tous mes films, je vois un lien secret, très fort, entre tous les héros et les héroïnes qui sont tous de manières différentes dans une forme de quête de sens et d’amour de la vie.

    Il y avait une part d’affection et une part d’identification, curieusement, à sa mélancolie. Là, c’est autre chose, ce n’est pas la mélancolie qui me rapproche de Nathalie, c’est son énergie, son rapport à la création, aux idées, à la transmission. En tout cas, ce qui me fait me sentir proche d’elle, c’est le fait que ce qui lui donne une certaine force ne peut pas se réduire à la possession de quelque chose de concret mais a à voir avec une quête intérieure et c’est à l’image de mon propre rapport au monde. C’est ce qui relie au fond le personnage de Nathalie avec mes autres films. Sur tous mes films, je vois un lien secret, très fort, entre tous les héros et les héroïnes qui sont tous de manières différentes dans une forme de quête de sens et d’amour de la vie.

     

    En parlant de quête de sens, Nathalie passe justement son temps à prendre les transports, le bus, le train, la voiture, ça donne l’impression qu’elle est dans une éternelle fuite, comme pour fuir par exemple le temps qui passe, la monotonie de sa vie bien rangée pour peut-être trouver dans ces voyages ce sens de la vie qui lui échappe.

    Je crois que je voulais montrer qu’elle ne se laissait pas abattre, que c’était quelqu’un en mouvement. On peut voir ça comme une fuite en avant mais est-ce qu’elle a vraiment d’autres choix que celui-là ? On ne la voit pas abattue. Elle pourrait,  spoiler: quand son mari la quitte et que sa mère meurt , sombrer dans une forme de dépression et le film pourrait être beaucoup plus accablant. Ce n’est pas un personnage accablée, je ne la filme jamais comme une victime et je le dois au personnage lui-même et aussi à l’interprétation d’Isabelle Huppert qui ne se victimise jamais, c’est une chose que j’apprécie énormément. Elle ne vit pas les choses de cette manière-là et je pense que sa liberté est là, que sa force est là et ça passait notamment par le fait d’être en mouvement et de sortir de son appartement, de ne pas être enfermée dans ce lieu et de chercher du plaisir, de la gaieté ailleurs, à travers l’été.

    Je ne peux imaginer quelqu’un d’autre qu’Isabelle Huppert dans le rôle de Nathalie. Elle s’est très vite imposée à moi et c’était la première fois que j’écrivais en pensant à une comédienne.

    Isabelle Huppert a une présence « écrasante » à l’écran, elle emporte un peu tout sur son passage, les autres comédiens n’avaient-ils pas une appréhension à ce sujet avant de tourner  et ce charisme n’était-il pas un frein pour l’existence des autres personnages ?

    Je ne peux imaginer quelqu’un d’autre qu’Isabelle Huppert dans le rôle de Nathalie. Elle s’est très vite imposée à moi et c’était la première fois que j’écrivais en pensant à une comédienne. Il y avait la question de la crédibilité, jouer une prof de philo signifie avoir une autorité intellectuelle, c'est très difficile. Isabelle possédait cela plus que toute autre comédienne. Par ailleurs, il y a dans son jeu une sorte d’humour, d’auto-dérision, de légèreté et de modernité qui correspondait très bien à l’idée que je me faisais du personnage. Ce qui m’intéressait aussi dans ce choix, c’était de montrer Isabelle sous un jour qu'on n’avait pas vu depuis longtemps. On s’est habitué à la voir dans des rôles de femmes plus dures, plus borderlines, plus théoriques d’une certaine manière. Là, ça la ramenait à quelque chose de beaucoup plus proche du quotidien, plus proche de ce qu’elle est peut-être aussi.

    Ludovic Bergery
    André Marcon et Sarah Le Picard

    Ça m’intéressait beaucoup et je pense que ça l’intéressait aussi de retrouver cette forme d’innocence. Je n’ai jamais eu le sentiment que c’était écrasant pour les autres car les comédiens avec qui elle a travaillé étaient très à l'aise avec elle ; je pense à André Marcon qui a souvent joué des couples avec elle et ils se connaissent très bien et s’apprécient énormément. Elle s’est aussi très bien entendue avec Roman Kolinka, il y avait beaucoup d’affection entre eux, je n’ai pas eu le sentiment que quelque chose pesait. C’est la même chose avec Sarah Le Picard qui joue sa fille, elles se connaissent bien, Sarah est amie avec la fille d’Isabelle donc elle n’était pas du tout tétanisée par sa présence. Il se trouve que le film repose sur elle, tourne autour d’elle, elle est dans toutes les scènes, je ne la quitte pas, le film est avec elle, ça c’est vrai. Mais les comédiens autour d’elle étaient plutôt très à l’aise.

    Isabelle Huppert et le personnage de Fabien, joué par Roman Kolinka, ont un rapport de tendresse mais jamais vraiment ambigu, on ressent bien le rapport élève-mentor, avez-vous également eu ce genre de rapport durant votre scolarité avec un enseignant qui vous a servi pour construire ce duo et leur relation ?

    J’ai plutôt l’impression qu’il y beaucoup d’ambiguité entre eux mais le film ne l’exploite pas délibérément car ça ne peut pas aller plus loin. Il y a une impossibilité que cette histoire d’amour existe réellement. Ça ne peut pas aller au-delà de quelque chose de très inconscient, il y a une forme de tabou. Néanmoins, si on est attentifs, plus le film avance et plus on voit leur relation évoluer, peut-être qu’on ne le formule pas et que ça reste inconscient mais on ressent quelque chose de plus en plus charnel entre eux, notamment dans la dernière scène. Mais ça ne peut rester qu’en l’état de chose en puissance, inassouvie. D’ailleurs, le texte de Rousseau qui ouvre la dernière partie du film à propos de la sublimation est assez explicite à ce sujet. Quant à moi, j’ai effectivement eu beaucoup de relations élève/mentor.

    Très jeune, j’ai eu beaucoup de relations avec des gens plus âgés, pas forcément des relations amoureuses mais en tout cas des relations avec des hommes plus âgés qui m’ont aidés, qui m’ont appris, qui m’ont transmis, qui ont été bienveillants.

    Très jeune, j’ai eu beaucoup de relations avec des gens plus âgés, pas forcément des relations amoureuses mais en tout cas des relations avec des hommes plus âgés qui m’ont aidés, qui m’ont appris, qui m’ont transmis, qui ont été bienveillants. Ça a beaucoup compté pour moi et j’ai aussi observé ça chez mes parents, en particulier chez ma mère qui a eu des relations très fortes avec de nombreux anciens élèves qu’elle a continué à suivre pendant des années. C’est une chose que j’ai trouvé belle et qui a beaucoup compté. De façon générale, la jeunesse est tout aussi présente dans ce film que dans mes films précédents car Nathalie tire sa force de la relation qu’elle a avec des jeunes gens. C’est une chose que j’ai observée, qui me touche et dont j’ai voulu parler.

    Est-ce que vous aviez l’intention de dénoncer, à travers le personnage de Fabien, le statisme des intellectuels bourgeois comme Nathalie, qui ont une idée sur tout mais restent au fond bien loin de la réalité vécue par les Français ?

    Dénoncer non, parce que je ne fais pas de films pour dénoncer. Je ne suis pas dans cet état d’esprit. Par contre, je voulais exprimer la tension qu’il peut y avoir entre deux tendances de la pensée de gauche. Le film ne prend pas vraiment parti pour l’un ou pour l’autre, même si à certains moments c’est le cas. Au fond, dans le film, les personnages qui incarnent ces deux tendances, Nathalie et Fabien, sont des personnages pour lesquels j’éprouve énormément de sympathie. Comme j’éprouve cela pour eux, qu’ils m’intéressent, même si je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce qu’ils pensent, comme Fabien le fait remarquer dans le film à propos de certains auteurs, qu’il n’est pas forcément d’accord avec tout ce qu’ils prônent, j’ai de la curiosité et de la compréhension pour les idées que tous les deux incarnent.

    Ludovic Bergery
    Isabelle Huppert et Roman Kolinka

    Ce qui m’intéressait, c’était de faire voir une chose que je trouvais assez contemporaine sur un tiraillement qu’il peut y avoir du côté d’un milieu plutôt intellectuel de gauche entre deux tendances de la gauche : une gauche plus centriste et une gauche plus gauchiste. Je n’ai pas forcément à exprimer mes idées politiques frontalement mais je me situe de toute façon plutôt du côté de la nuance, pas du côté des idéologies, quelles qu’elles soient. Je suis plutôt du côté de la complexité. À certains endroits, je vais partager le point de vue de l’un et à un autre endroit, le point de vue de l’autre. Mais en tout cas, le film ne prend pas parti pour l’un contre l’autre car il peut y avoir des caricatures et des stéréotypes des deux côtés et de la vérité aussi des deux côtés. Ce qui ne veut pas dire que je suis relativiste, je pense qu’il faut pouvoir assumer une forme de complexité qui s’oppose à une forme de relativisme.

    Il y a de ma part une forme d’esprit de contradiction comme les enfants qui vont chercher à embêter leurs parents. J’ai un côté mauvais élève de ce point de vue-là, contrairement aux apparences d’ailleurs.

    Pensez-vous que le cinéma français est frileux quand il s’agit d’aborder le thème de la Pensée ?

    Il y a de ma part une forme d’esprit de contradiction comme les enfants qui vont chercher à embêter leurs parents. J’ai un côté mauvais élève de ce point de vue-là, contrairement aux apparences d’ailleurs. Je sais qu’à partir du moment où on fait un film sur des intellectuels, sur la philo, ça fait ramène tout de suite pour certains aux clichés « cinéma scolaire » alors que je pense que c’est précisément l’inverse. Ça n’est pas du tout ce qu’on attend du cinéma d’auteur aujourd’hui, on attend de ce genre de cinéma qu’il soit social etc, il y a beaucoup de clichés là-dessus. J’aime bien, quand je ressens très fort certains clichés qui sont véhiculés, en prendre le contrepied et donner le bâton pour me faire battre. Je ne sais pas si c’est une forme de masochisme, on peut voir ça comme de l’insolence comme du masochisme, il y a peut-être un peu des deux. On peut aussi y voir une sorte de nécessité presque morale d’aller contredire les lieux communs et d’aller imposer quelque chose en sachant qu’on risque de se faire enfermer dans certains stéréotypes tout en défendant une certaine idée du cinéma.

    Je pense que nous sommes à une époque où il est important de défendre la Pensée.

    C’est un peu la manière dont je fonctionne. Quand j’ai abordé ce film, je me suis dit : « Tiens, on va encore me dire que c’est un film d’intellos bourgeois » alors que je trouve qu’il y a extrêmement peu de films sur des intellectuels dans le cinéma français aujourd’hui, je ne trouve pas du tout que ce soit une tendance dominante. Il y a très peu de films où, en particulier, on montre des femmes intellectuelles et qui assument ce rapport à la pensée. Même quand je pense aux films de Rohmer, il n’y a pas de femmes comme ça. C’est Trintignant qui est prof dans Ma nuit chez Maud. Il y a beaucoup d’idées reçues qui ne sont pas forcément vérifiées et c’était d’autant plus stimulant pour moi de ré-inventer ce personnage-là et d’essayer de le dépoussiérer de tous ces clichés. Je pense que nous sommes à une époque où il est important de défendre la Pensée.

    Vous avez reçu l’Ours d’Argent de la meilleure réalisatrice à Berlin, qu’est-ce que cela représente pour vous ? Est-ce d’autant plus important d’être récompensée en tant que femme ? Pour élargir, les César ont aussi récompensé plusieurs femmes cette année, qu’en pensez-vous ?

    Force est de constater que dans le jury qui m’a attribué cet Ours d’Argent, il y avait une majorité de femmes. Je ne me définirais pas comme féministe car j’essaie de rester en dehors des idéologies. Quelqu’un me disait l’autre jour que quand on était artiste, il y avait un devoir d’irrévérence, chose impossible à dire dans le monde où on est, il faut avoir le courage encore de dire ça. Je ne me définis donc pas comme féministe mais je ne suis pas du tout insensible à cette question-là pour autant. Je ne suis pas une spécialiste de la question, je n’ai pas les idées extrêmement claires à ce sujet : est-ce qu’il faudrait faire des quotas, dans quelle mesure ce serait bien de pousser pour qu’il y ait plus de films réalisés par des femmes pris dans des grands festivals ? Je ne suis pas à l’aise avec ces questions-là. J’ai le sentiment que ce qu’il faudrait pousser, ce n’est pas tellement les prix où prendre des films en festivals, c’est de pouvoir les faire les films.

    Au-delà des prix, ce qui me semble important, pour les femmes aujourd’hui, c’est de faire les films et non pas d’être récompensées pour les avoir fait.

    Ça compte beaucoup d’avoir eu ce prix car c’est une forme de reconnaissance qui peut m’aider surtout à faire mon prochain film et c’est ce qui m’importe le plus. Je n’ai pas non plus l’habitude de recevoir des prix de cette importance-là, symboliquement, ça compte beaucoup, évidemment. Au-delà des prix, ce qui me semble important, pour les femmes aujourd’hui, c’est de faire les films et non pas d’être récompensées pour les avoir fait. Si on doit changer quelque chose dans le fonctionnement du cinéma, si on doit encourager quelque chose, c’est la fabrication des films. Ce qui me semble important, c’est avant tout les œuvres ; ce qui me libère, me rend heureuse, m’épanouit, plus que d’avoir un prix, c’est de pouvoir m’exprimer et d’avoir la liberté de le faire. C’est là le terrain sur lequel il y a sûrement beaucoup à gagner pour les femmes, en France et encore plus ailleurs.

    Ludovic Bergery
    Isabelle Huppert dans la peau de Nathalie

    Adèle Haenel a récemment déclaré dans une interview pour Télérama : « Le cinéma blanc et masculin, j'en ai marre. C'est pour ça que je ne veux pas aller voir Le Pont des espions de Spielberg, qui est peut-être très beau, mais c'est quoi ces mecs qui mettent des chapeaux et viennent sauver la planète ? Si on arrêtait de montrer toujours les mêmes personnages, peut-être que cela changerait le public. » Avez-vous une réaction à ce sujet ?

    J’ai envie de dire « oui, moi aussi j’en ai marre» (rires). Non, je ne sais pas, je peux aussi aimer beaucoup ces films-là mais je comprends ce qu’elle veut dire, moi aussi j’ai envie de voir autre chose que des mecs qui mettent des chapeaux et viennent sauver le monde, cette apologie de la virilité. Le cinéma dont la virilité est le moteur en tant que sujet, en tant que représentation et qui repose sur la fascination de la virilité peut me distraire, me plaire et me séduire mais ce n’est pas ce vers quoi tend mon cinéma. Je cherche évidemment autre chose et au-delà de la question de la virilité ou féminité, j’ai du mal à voir le monde de façon binaire.

    À partir du moment où il y a de la singularité, il y a toujours du féminin et du masculin.

    Ce qui m’intéresse à travers les films, c’est d’avoir une rencontre avec des cinéastes qui ont un regard singulier, qui portent un regard sur le monde, que ce soit des hommes ou des femmes. À partir du moment où il y a de la singularité, il y a toujours du féminin et du masculin. Quand il n’y a que des muscles etc, c’est qu’on est dans un système de stéréotypes, qui reconduit toujours les mêmes schémas et c’est plutôt ça qui m’ennuie, pas le fait que ce soit uniquement masculin.

    =>NOTRE RENCONTRE AVEC ADELE HAENEL POUR LES OGRES

    Finalement, il y a relativement peu de cinéastes qui ont l’audace de créer un cinéma dans lequel ils inventent et imposent un rapport au monde qui n’est pas celui hérité de ces schémas-là. En France, de ce point de vue, on n’est pas trop mal logés. On ne peut pas dire qu’en France, on est écrasés par le cinéma « blanc et masculin ».

    Pouvez-vous nous dire un mot sur votre prochain projet ?

    C’est un film qui s’appelle Maya que je vais tourner en Inde l’hiver prochain avec Roman Kolinka si on arrive à trouver les financements.

    Propos recueillis par Vincent Formica à Paris le 17 mars 2016

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