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    James Gray : cinéphilie, tragédie familiale et importance de l'acteur... les obsessions de l'héritier du Nouvel Hollywood
    Par Corentin Palanchini — 14 avr. 2019 à 06:53
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    Pour les 50 ans de James Gray, et à quelques mois de la sortie de son film "Ad Astra" avec Brad Pitt, retour sur les obsessions d'un cinéaste américain cinéphile.

    Denis Guignebourg / Bestimage
    La famille divisée

    L'univers cinématographique de James Gray est traversé par des relations familiales complexes empruntées à la tragédie. Dès Little Odessa en 1995, on retrouve un tueur à gages (Tim Roth) renouant les liens avec son frère cadet Reuben (Edward Furlong). Mais la famille est divisée par la force des choses : la mère est en passe de décéder d'une tumeur au cerveau, le père déteste son travail et n'hésite pas à sortir la ceinture pour punir ses enfants, et Reuben ne met plus les pieds au lycée. Le film est d'une noirceur impressionnante et  spoiler: n'offrira pas l'occasion à la famille de se retrouver.

    On retrouve cette figure de la mère malade dans The Yards, dans lequel Leo, le personnage de Mark Wahlberg, cherche à trouver un travail lucratif pour lui payer des soins. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Leo va peu à peu se laisser tenter par le milieu de la pègre dominé par le fiancé de sa cousine, Willie (Joaquin Phoenix) et son "oncle" Frank (James Caan). Mais la maladie frappe aussi la sororité de The Immigrant, dans laquelle le personnage de Marion Cotillard doit subvenir aux besoins de sa soeur, atteinte de la tuberculose.

    Little Odessa Bande-annonce VO

     

    Chez James Gray, la famille est parfois l'entité de laquelle vient le danger. Dans The Yards, Leo se retrouvera d'ailleurs traqué par sa propre famille. Ce sera également le cas du policier Joseph (Wahlberg) dans La Nuit nous appartient, chargé d'arrêter pour son propre bien son frère Bobby (Phoenix), afin d'éviter que les ennuis dans lesquels il s'est fourré ne lui coûtent la vie. La famille devient alors à la fois une cellule protectrice (Joseph tient à son frère) mais aussi la raison de la division des frères (Bobby ne supportant pas que Joseph ait choisi la loi). Dans ce conflit, l'arbitre est de parti pris car il s'agit du père (Robert Duvall), commandant de police et donc supérieur (et allié) de Joseph.

    La famille sera aussi vouée à un triste destin dans The Lost City of Z. Quant à Ad Astra, à l'heure de ces lignes, le nouveau film de James Gray n'est pas encore sorti, mais le cinéaste a déjà confié qu'il se centrerait sur la relation entre un fils (Brad Pitt) partant à la recherche de son père (Tommy Lee Jones), disparu lors d'une expédition aux confins du système solaire. D'après les dires de l'auteur : "La relation père-fils m'a toujours ému et été un moteur dans tout ce que j'ai fait". Tout est dit.

    Le cinéma du passé

    Cinéphile averti, James Gray a de nombreuses influences qui vont de Francis Ford Coppola à John Ford, en passant par Frank Borzage, MurnauDreyer ou Bresson. Le réalisateur privilégie le travail de l'histoire aux audaces de mise en scène et au second degré. On retrouve ainsi des plans du Conformiste dans The Yards ou plusieurs hommages au Parrain 2 dans The Immigrant. A titre d'exemple, cette vidéo de Yacine Medellel montre l'influence de Coppola sur le travail de Gray :

    Avant le début de certains tournages, James Gray montre des films et musiques qui l'influencent à son équipe technique, afin que chacun ait la même vision en tête. Il s'espère l'un des derniers héritiers du Nouvel Hollywood, en ce qu'il poursuit l'idée d'un travail indépendant au sein des majors hollywoodiennes. En gardant ses budgets dans la zone médiane entre le blockbuster et le cinéma indépendant sans moyen (exception faite de Lost City of Z, estimé à 30 millions de dollars), Gray garde un certain contrôle sur son travail.

    Cette volonté de garder son indépendance vis-à-vis des studios qui l'emploient, Gray la met à l'épreuve lorsqu'en 2000, il va à l'encontre de la volonté d'Harvey Weinstein, alors producteur et distributeur de The Yards. Ce dernier intervient dès l'écriture du scénario en réclamant des coupes et pendant la post-production, en insistant pour avoir une autre fin et un autre montage que celui du réalisateur. Le cinéaste n'hésitera pas à maintenir sa fin et son montage du film, mais en représailles, Weinstein sortira le film dans un anonymat quasi total.

    Si le cinéma de Gray est parfois qualifié de "classique", c'est parce qu'il emprunte plus volontiers à John Ford qu'à Quentin Tarantino, mais le réalisateur s'en explique : "Je n’ai jamais été très intéressé par les audaces "post-modernes" à la Pulp Fiction. Mon grand souci, c’est l’intelligence et la vérité émotionnelle. Le peintre Edward Hopper disait : "Mes toiles sont la transposition la plus exacte de mes impressions les plus intimes." C’est ce que j’essaie de faire : des choses que je ne peux pas toujours expliquer et qui offrent le reflet de mes sentiments les plus intimes".

    Cette référence à Hopper montre à quel point Gray s'attache à l'image, qu'elle vienne du cinéma ou de la peinture, mais aussi à ce qu'elle montre et à ce qu'elle ne montre pas :

    Le travail sur la lumière

    Bien qu'il ait changé à plusieurs reprises de directeur de la photographie, James Gray n'en a pas moins porté une attention toute particulière à l'éclairage de l'image. Sur Little Odessa, Gray voit le sujet de son premier long métrage comme une tragédie classique. La photographie reflète cela, en adoptant l'esthétique du film noir, partant du noir pour n'éclairer que le nécessaire à montrer. C'est ainsi que la plupart des visages du film ne sont éclairés que lorsqu'une lampe ou la lumière du jour parvient à se frayer un chemin jusqu'à eux. Il en sera de même pour La Nuit nous appartient.

    Pour ce dernier, Gray choisit aussi des couleurs chaudes pour représenter le monde de la nuit et le gris pour le commissariat, ce qui lui donne un aspect particulièrement morne et déshumanisé. Cette opposition esthétique se retrouve également dans le style vestimentaire des deux frères du film.

     

    C'est avec Two Lovers, mis en lumière par Joaquín Baca-Asay, que Gray arrive le plus à faire ressembler son film à une succession de tableaux de maître. Les clairs-obscurs et la couleur ocre teintent de noirceur ou d'espérance cette histoire de trio amoureux entre deux femmes et un homme torturé (Joaquin Phoenix).

    Dans The Immigrant, Gray emploie de vieux objectifs avec filtres et opte pour une sous-exposition correspondant parfaitement à l'époque (1920) où l'éclairage à la bougie est encore majoritaire. Cela permet au film de proposer à nouveau de sublimes clairs-obscurs, cette fois signés Darius Khondji. Les deux hommes collaboreront à nouveau sur The Lost City of Z, dont l'image sera inspirée par les photos des expéditions de Percy Fawcett, qui apparaît dans le film sous les traits de Charlie Hunnam.

    La lutte interne et le choix des acteurs

    En 2008, James Gray déclarait : "L'acteur doit pouvoir communiquer au public un conflit interne. Or, beaucoup de films aujourd’hui se concentrent sur des conflits externes -il faut attraper le méchant. Mais sans conflit interne, il n'y a pas d'identification". Un bon film, selon le cinéaste, contient donc des éléments que le scénario ne détaille pas, et qui sont transmis par le comédien. Et pour réussir cela, l'acteur fétiche de James Gray s'appelle Joaquin Phoenix.

    Présent dans quatre des sept longs métrages du réalisateur, Phoenix apporte son jeu viscéral et sans concession aux personnages superbement écrits par Gray : "Joaquin est le meilleur acteur de langue anglaise de sa génération pour communiquer une vraie lutte intérieure. Il n'a pas besoin de parler, il peut la communiquer par lui. C'est quelqu'un de très intelligent, c'est une de ses qualités que j'adore, c'est pour ça que je suis obsédé par l'idée de travailler avec lui. Voilà pourquoi il est différent de film en film et pourquoi il s'implique autant dans chaque film. Il est très proche de la maladie mentale".

    Plus généralement, Gray est toujours modeste et déclare qu'il choisit de très bons comédiens afin de pallier son manque de confiance en lui : "Tous les acteurs que j'aime du cinéma des années 70 et 80, je peux encore les faire travailler. (...) Les acteurs étaient très impliqués dans l'art de jouer la comédie : Marlon Brando, James Caan, Robert Duvall avaient fait des formations. Aujourd'hui, j'entends des jeunes acteurs me dire "je n'ai pas de formation, j'ai appris moi-même". Or (...) Picasso a fait des dessins à l'école qui sont magnifiques et qui lui ont permis d'aboutir un jour à Guernica". De James Caan à Robert Duvall en passant par Vanessa Redgrave, Isabella Rossellini, Maximilian Schell, Faye Dunaway, Tony Musante et Tomas Milian, le cinéaste fera travailler certaines de ses idoles de jeunesse.

     

    Mais il ne faut pas imaginer James Gray comme un metteur en scène dirigiste. Sur sa méthode de travail avec les acteurs, il confie : "La direction d'acteur est une idée surfaite. J'ai fait le casting et j'essaye de donner très peu de directions [au comédien] avant la première prise. Ce qui est formidable avec les bons acteurs, c'est qu'ils peuvent faire d'un choix qui semblait peu évident quelque chose d'organique". Les personnages de Gray sont souvent tiraillés, entre deux femmes (Two Lovers), entre membres d'une même famille (La Nuit nous appartient, The Yards), entre un métier et une famille (Little Odessa)... Et cette lutte interne a besoin de bons acteurs, que Gray choisit avec attention.

    Afin de donner toute sa place aux comédiens, Gray les fait beaucoup répéter. Il opte également pour le plan rapproché pour mettre en avant leur capacité à transmettre, sans qu'un seul mot ne soit prononcé, la lutte intérieure à laquelle il tient tant. Gray oppose en cela cinéma et théâtre, où le monologue à la Shakespeare n'est pas problématique mais le devient -selon lui- dans le cas d'une mise en scène cinématographique. Par ailleurs, Gray considère que le gros plan offre aux comédiens un écrin qui leur permet de retranscrire leurs personnages torturés. Un choix qu'il assume et justifie, encore une fois, en référence au passé du cinéma : "Quand vous regardez le cinéma muet - j’aime particulièrement Borzage et Murnau - vous constatez sa magnifique aptitude à transmettre des émotions complexes, sans qu’on soit obligé d’ajouter une ligne de dialogue. Un visage exprime tant de choses !"

    Le cinéma de James Gray lui aussi exprime beaucoup de choses, du conflit social au tragique, le tout agrémenté d'une poésie et d'une noirceur qui n'appartiennent qu'à lui. Pour toutes ces qualités et d'autres encore, que chacun y trouvera : (re)plongez-vous dans son cinéma riche des fantômes du passé, et encore joyeux anniversaire M. Gray.

    James Gray vous commente sa scène préférée au micro d'AlloCiné :

     

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    Commentaires
    • Cyphre14
      Ses interviews ressemblent un peu à ça et c'est notamment pour cette raison que la critique française l'adore.
    • Cyphre14
      C'est indiscutablement un bon cinéaste mais on ne peut pas dire qu'il prenne beaucoup de risques ou qu'il soit très novateur, il cite l'influence de Coppola mais celui-ci a réalisé des films beaucoup plus audacieux (Conversation secrète, Apocalypse Now, Twixt...) et qui ont bien davantage marqué l'histoire du cinéma (le Parrain, évidemment). Quand Gray fait We own the night, c'est très bon mais ça n'apporte pas grand-chose au genre. Et ses thématiques de prédilection sont archi-classiques : papa-fifils, l'émancipation de la communauté...Un cinéaste comme Paul Thomas Anderson me semble bien plus moderne et original - même s'il lui aussi a commencé avec des films très référencés.
    • Hunnam29
      J'ai envie de te dire que les notes de The Immigrant ont prouvé que la presse sait noter plus moyennement James Gray. Je ne suis vraiment pas de ton avis pour le coup :) Ça m'a rappelé la folie auto-destructrice du superbe film qu'est There Will Be Blood par certains aspects d'ailleurs. Et certains autres côtés m'ont rappelé de loin Mission de Joffé. Mais tout en ayant une identité propre. L'époque du film, et les messages véhiculés m'ont vraiment passionné et la réalisation de Gray vient vraiment magnifier le tout. Fin bref, pour moi ce film est un aboutissement total pour le réalisateur, une superbe parenthèse parmi ses autres films plus axés films noirs et un vrai grand film qui compte.
    • -Nomade-
      Je vais être un peu méchant, mais je pense que Lost city of Z a eu, aussi, ce succès critique parce que J. Gray, justement... De la part d'un réal moins connu, je suis prêt à parier que les critiques auraient été plus sévères. Je ne l'ai pas trouvé mauvais, attention ! Seulement j'ai eu du mal avec ce récit, et si je respecte l'idée de filmer l'obsession auto-destructrice d'un homme, j'aurais choisi une autre histoire, pour ce réalisateur. Par ailleurs, j'ai eu (et j'ai encore) un peu de mal avec Hunnam... En revanche j'avais beaucoup apprécié Pattinson.
    • Madolic
      Le mec est de toute évidence très doué et très cultivé mais alors se sentir obligé de citer quelqu'un, ou sortir un grand nom, dès qu'on lui pose une question ça ne le rend pas plus intéressant. Après ses interviews ne ressemblent peut-être pas à ça mais l'article d'Allociné donne cette impression du mec qui étale sa culture ^^
    • Hunnam29
      Sans vouloir caricaturer, il y a toujours une partie des spectateurs qui va voir un film sans savoir ce que ça sera. Me souviendrais toujours de critiques envers Drive de Refn, où les gens le qualifiait de mou pensant aller voir le dernier Fast & Furious. C'est quand je vois juste marqué lent, mou avec les uns et les autres, sans une seule phrase développée que je me dis ça. Là faut s'attendre à quelque chose de lent venant de Gray, avec un bon développement de la folie, ainsi que la forêt amazonienne montrée d'une certaine manière (mélange de réalité et de mystique). Si on connaît bien le réalisateur déjà, on sait dans quoi on s'embarque. Après, évidemment on peut ne pas accrocher, c'est pas très grave. J'te conseille de reprendre du début par contre, même si t'es pas emballé, ce film c'est toute une ambiance pour moi, le couper pour reprendre plus tard, ça va bien te casser le truc :)
    • Hareng rouge
      tu fais bien car j'ai eu exactement l'impression inversemoi des critiques purement négatives je peux te dire que jen ai vu pas mal, niais etc C'est ce qui ma pas specialement donné envie d être préssé de le terminer, après javoue les critiques presses sont dythyrambiques rarement vu sa
    • Hareng rouge
      ben ya le macdo .. puis y a le reste
    • Hunnam29
      Tu dis ça 'il devrait vraiment s'en tenir au film noir., mais c'est surtout une affaire de goût. Parce que si on se fie aux notes, il a quand même mis tout le monde d'accord. Je mets entre guillemets, car on ne met jamais tout le monde d'accord mais 4.5/5 presse et 3.8/5, pour un film du genre, assez lent et contemplatif, on ne peut pas faire beaucoup mieux. S'il s'était planté en allant sur autre chose, je serais d'accord avec toi, mais ça reste une réussite.
    • Hareng rouge
      j'avou que The lost city of z je l'ai meme pas encore fini, faut dire que rien ne m'emballait trop de base
    • Hunnam29
      Difficile de choisir je dois avouer :)J'aurais pu dire The Yards, La Nuit Nous Appartient, Two Lovers... Tout en fait, c'est un régal à chaque fois. Mais je sais que La Nuit Nous Appartient a une place vraiment spéciale pour moi, puisque j'avais découvert le réalisateur via celui-ci, au cinéma, en ne m'attendant pas à une telle claque. Des airs de tragédie grecque ce film, tout est superbe. Ceci dit je continus à dire Lost City of Z, il m'a subjugué ce film au ciné, comme l'impression de voir vraiment un très grand film de cinéma se dessiner devant nos yeux, avec un sujet passionnant qui plus est. Et l'occasion de voir Hunnam dans un excellent rôle.
    • -Nomade-
      Idem... De plus j'ai trouvé The lost city of Z assez décevant dans sa construction, je pense qu'il devrait vraiment s'en tenir au film noir.
    • Hareng rouge
      moi j aurais plutot dit The yards ou Two lovers pour ma part meme si La nuit nous appartient est vraiment tout proche
    • clement B.
      Les plus jeunes sont plus attirés par un Marvel qu'un article sur James Gray et on ne peut rien faire contre hélas, c'est juste un phénomène de mode qui se passe actuellement avec l'effervescence des films de super-héros qui se transforment maintenant en films de super-vilains^^
    • Naughty Dog
      La Nuit nous appartient est son plus grand film pour ma part, mais The Lost City of Z est vraiment tout proche :)
    • Anthony B
      Page Marvel 600 clampins ...Page d'un des plus grands cinéastes ...2 coms.
    • L'Quebecois
      Il ne t'entend pas, parle plus fort.
    • Hunnam29
      L'un des plus grands réalisateur de sa génération. Du cinéma noir comme on en fait plus, j'ai dévoré sa carrière à chaque nouvelle sortie. Le travail sur la lumière, la réalisation et surtout les personnages est exemplaire. Ils m'ont tous énormément plu mais je dois avouer que c'est The Lost City of Z qui m'a vraiment le plus scotché au cinéma.
    • Naughty Dog
      Il est où Ad Astra, hein James ?Rends l'argent !!
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