On croit s'asseoir devant une enquête policière, on se relève face au procès de toute une société. Très vite, Tavernier lâche le suspense pour un terrain plus risqué : un huis clos mental où deux hommes s'affrontent à coups de mots, et c'est précisément cette bascule, que je n'attendais pas, qui m'a cueilli. Le titre joue avec nous jusqu'au bout : qui est vraiment le monstre, le tueur d'enfants ou le juge qui l'envoie à l'échafaud pour sa propre gloire ? Michel Galabru, qu'on connaissait pour faire rire, est ici méconnaissable : implorant, farceur, terrifiant, pitoyable, capable de passer dans un même plan d'une malice d'enfant à une noirceur qui glace. On ne sait jamais s'il est fou ou parfaitement lucide, et c'est ce doute qui fait tout le malaise. Son César, il ne l'a pas volé : difficile de citer, dans le cinéma français des années 70, une performance aussi vertigineuse. En face, Philippe Noiret est impérial, douceur mielleuse et ambition de marbre, moins son adversaire que son reflet cynique. Et leurs échanges sont un régal, portés par des dialogues ciselés, pleins d'humour noir, où le monstre perce sous les belles manières.
Derrière leur duel se déploie une France de 1893 rongée par la misère, la peur des fous et un antisémitisme rampant, que résume une réplique terrible : « un pauvre, ça n'a aucune chance ». Le vrai coup de force, c'est de faire d'un seul homme, d'un fait divers sordide, le miroir tendu à toute une époque. Les paysages d'Ardèche, filmés en grand format, donnent une ampleur de western à cet homme minuscule, perdu dans les vallons, étranger au monde. Le film ne console pas, ne tranche pas, ne nous laisse jamais en paix : il complique l'horreur au lieu de la purger. C'est un grand film bicéphale et inconfortable, dont on n'oublie pas un visage : celui de Galabru, monstre et martyr à la fois, qu'on aperçoit au loin dans les montagnes françaises.