Là où tant de films de vengeance cherchent l’explosion, Le Corps de mon ennemi choisit la blessure lente : celle d’un homme trahi, mais surtout d’une ville entière qui se met à saigner. On a l'impression que François Leclercq revient dans une ville qui l’a déjà enterré vivant. Cournai n’est pas un simple décor : ses rues, ses usines, ses hôtels, ses salons bourgeois semblent encore porter la trace de son humiliation. Henri Verneuil filme moins un complot qu’une mécanique sociale : des hommes bien habillés, des sourires maîtrisés, des familles respectables, et derrière tout cela, j'ai senti une immense violence qui n’a presque jamais besoin de se montrer.
Verneuil transforme le polar de vengeance en portrait d’une France industrielle, provinciale, verrouillée par ses codes, ses intérêts et ses silences. Leclercq est d’autant plus intéressant qu’il n’est pas un pur innocent car on sent qu'il a voulu entrer dans ce monde, en a désiré les signes, avant d’en comprendre brutalement la cruauté. Jean-Pau Belmondo impressionne justement parce qu’il retient quelque chose : moins solaire, moins cabotin, plus sec, plus fatigué, mais toujours charmeur, ironique et magnétique. J'ai vraiment aimé voir Bébél se retirer pour ce film. On sent dans son regard que les sept années perdues ont laissé une fatigue impossible à effacer. Face à lui, Bernard Blier est redoutable, avec cette manière de dominer sans hausser la voix, presque aimable jusque dans la saloperie. L'un des derniers grands rôles d'un monstre sacré du cinéma français.
La construction en allers-retours donne au film une vraie profondeur de mémoire, même si elle peut parfois égarer un peu dans son puzzle. Les dialogues d’Audiard ont ce plaisir de la formule qui fait mouche, au risque parfois de rendre certaines scènes plus écrites que naturelles. J’aime beaucoup la façon dont le Nord est filmé : les cheminées, les gares, les usines et les salons donnent à la corruption une présence concrète, presque anodine. Le film reste parfois instable, entre tragédie sociale, polar noir, comédie acide et règlement de comptes à la Belmondo, mais j'ai finalement trouvé que cette instabilité fait aussi partie de son charme. Au fond, on contemple le retour d’un fantôme dans une ville qui avait cru l’avoir effacé.