En 1960, une météorite nommée Delon s’écrase sur la baie de Naples, sur l’écran, et sur tout le cinéma européen. René Clément, qu’on réduisait trop vite à un bon technicien sans génie, arrache le film noir à ses ruelles sombres pour le jeter en pleine lumière, sur une côte italienne où la mort avance en plein soleil. Face à Truffaut, qui le snobait pour son « cinéma de scénariste », et à Godard, qui le rangeait parmi les simples faiseurs, Clément répond par un coup de maître.
Plein Soleil est traversé par un poison lent : l’envie. Non pas seulement vouloir ce que l’autre possède, mais vouloir sa peau, sa fiancée, son insouciance, son droit presque obscène de vivre sans effort. Détail révélateur : engagé au départ pour jouer le fils de riche, Delon réclame Ripley, comme un jeune loup attiré d’instinct par le rôle le plus dangereux. Que le pauvre ait ce visage-là, et non celui du fils de riche, donne au film une noirceur bien plus profonde qu’un simple polar : derrière le suspense, une guerre de classes brûle à bas bruit. La scène du miroir en est le cœur secret : Tom enfile les habits de Philippe, l’imite devant la glace, et quelque chose se dérègle dans l’air.
Au centre du film, Alain Delon, 24 ans. Ce n’est pas du jeu, c’est un incendie : magnétique, trouble, beau à en faire mal, encore sauvage avant que l’industrie ne le polisse. Il charme et dévore dans le même mouvement, sans chercher l’explication, seulement le mystère, la faim et la soif de sang. C’est là que le film devient dangereux : on finit presque par souhaiter que le meurtrier s’en sorte, tant ses victimes semblent creuses, égoïstes et inutiles. Clément ne nous demande jamais d’aimer le mal ; il nous montre simplement avec quelle facilité il peut cesser de nous répugner.
La photographie d’Henri Decaë est éblouissante : une carte postale empoisonnée où la mer est aussi belle que mortelle, et où Ischia, Naples et Rome deviennent des présences vivantes. Même la musique de Nino Rota avance à contre-courant, légère là où le genre appellerait l’ombre, et ce décalage rend le malaise plus cruel encore. Le film glisse ainsi de non-dits en mensonges jusqu’à une fin d’une ironie glaciale, où la justice rattrape Tom presque par accident, comme une main posée sur l’épaule. Patricia Highsmith, qui avait inventé Ripley, trouvait Delon parfait mais jugeait cette conclusion trop sage, trop soumise à la morale. Oui, le film est parfois trop long et pourrait perdre une demi-heure, mais l’ensemble reste si maîtrisé, si sensuel, si vénéneux qu’on lui pardonne. Au générique, il ne reste qu’un regard bleu, une mer trop belle, et un dernier plan qui continue de hanter le cinéma français.