En 1948, Billy Wilder est installé depuis douze ans à Hollywood où il a d’abord œuvré comme scénariste pour la Paramount en association avec Charles Brackett scénariste maison depuis 1926 et devenu producteur pour le studio en 1943. Les deux hommes ont notamment collaboré pour « La huitième femme de Barbe Bleue » (1938) et « Ninotchka » (1939) deux énormes succès d’Ernst Lubitsch. Après avoir participé à l’écriture de 28 longs métrages (dont 14 en Allemagne), Wilder obtient à 36 ans du producteur Arthur Hornlow Jr. la possibilité de réaliser son premier film, une comédie (« Uniformes et jupons courts ») qui sera un honnête succès.
S’ensuivent cinq films dont « Assurance sur la mort » en 1944 qui est immédiatement reconnu comme un classique du film noir. Le film est nommé pour sept Oscars. Un an plus tard ce sera « Le poison » qui achèvera d’asseoir la réputation de Billy Wilder avec quatre Oscars majeurs à la clef et une Palme d’or à Cannes. Hormis pour « Assurance sur la mort » où l’écrivain Raymond Chandler participait au scénario, le tandem constitué avec Charles Brackett est constamment à l’œuvre.
Devenu résident fortuné sur les hauteurs de Los Angeles, Wilder remarque les villas somptueuses qui font la spécificité de Sunset Boulevard. Les plus pompeuses et ostentatoires sont celles des grandes stars du muet devenues immensément riches dont la plupart ne travaillent plus depuis l’arrivée du parlant qui remonte désormais à près de vingt ans. Très intrigué, Wilder devenu à son tour une célébrité, s’interroge sur la manière dont ces acteurs pionniers autrefois adulés vivent sur le long terme leur retombée dans l’anonymat. Ce qui fut un choc frontal et très soudain peut être comparé métaphoriquement à la disparition des dinosaures qui à la suite de la chute d’un météore géant 66 millions d’années avant notre ère, furent incapables de s’adapter à leur nouvel environnement.
L’idée d’un film germe très vite dans l’esprit de Wilder et de Brackett. La plupart des carrières ont été brutalement stoppées par l’arrivée du parlant notamment celles de grandes stars comme Marion Davies, John Gilbert, John Barrymore, Pola Negri ou encore Clara Bow qui sont justement celles auxquelles pense Wilder. Les patrons des grands studios toujours en place ayant traité cette mutation sans ménagement quand ce ne fut pas avec cynisme, Wilder et Brackett producteur sont bien conscients que leur projet ne va pas susciter l’enthousiasme. Ils travaillent donc un certain temps dans l’ombre sans trop dévoiler les contours précis de l’intrigue.
Plutôt que de situer l’action en plein cœur de la tourmente de cette transition difficile et parfois tragique (John Gilbert, Douglas Fairbanks…), ils décident d’opter pour un drame contemporain confrontant, une star féminine oubliée vivant recluse dans une villa en semi-décomposition de Sunset Boulevard et un jeune candidat scénariste plein d’ambition un peu à la dérive. Pour la crédibilité de l’histoire Wilder sait qu’il lui faudra convaincre une ancienne déesse de l’écran de quasiment revivre à l’écran sa propre déchéance professionnelle. Greta Garbo ayant pris sa retraite depuis 1941 parait idéale pour le rôle mais fidèle à sa décision, l’actrice refuse la proposition. Mae West, Mary Pickford et Pola Negri pour différentes raisons ne feront pas l’affaire.
C’est George Cukor qui lors d’un dîner évoque le nom de Gloria Swanson, archétype de la star glamour et égérie sensuelle de Cecil B. DeMille au début des années 1920. Si elle n’a pas réussi sa transition vers le parlant n’ayant tourné que cinq films depuis 1931, l’actrice n’est pas restée inactive ajoutant à sa palette radio, télévision puis activisme politique. La star reconvertie hésite d’autant plus que Wilder veut lui faire passer une audition. Mais Cukor lui assure que ce film au sujet inédit et provocateur dirigé par un réalisateur talentueux la fera passer à la postérité. Gloria Swanson sera donc une Norma Desmond inoubliable chargée de tout le passé glorieux de son interprète. Le rôle de Joe Gillis jeune scénariste arrogant et arriviste initialement prévu pour Montgomery Clift qui renonce échoit finalement à William Holden un peu en déshérence depuis sa percée en 1939 dans « L’esclave aux mains d’or » de Rouben Mamoulian. Fait partie de la distribution Erich Von Stroheim, réalisateur et acteur prestigieux du muet qui monnaye désormais son talent dans des seconds rôles tout d’abord à Hollywood avant de s’envoler définitivement pour la France juste après « Sunset Boulevard ». Il est accompagné pour des figurations pleines de sens de Buster Keaton, . Warner, Anna Q. Nilsson et de Cecil B. DeMille qui pour une courte apparition interprète son propre rôle, saisi en plein tournage de « Samson et Dalila ». Gloria Swanson est en terrain connu qui connait très bien DeMille et Von Stroheim qu’elle a accompagné sur « Queen Kelly » (1929), le film qui mit un terme à sa carrière de réalisateur reconnu. A ce sujet on notera la mise en abyme un peu cruelle pensée par un Wilder toujours cinglant qui fait de Max Von Mayerling, le majordome de Norma Desmond interprété par un Erich Von Stroheim émouvant, un réalisateur célèbre qui fut autrefois le premier mari de la jeune actrice qu’il avait lui-même fabriquée avant de se faire rejeter par Hollywood.
Le tournage commence au début du mois de mai 1949 alors que seulement un tiers du scénario est achevé et que Wilder hésite encore sur l’issue qu’il veut donner à l’intrigue. « Sunset Boulevard » sera le premier film mettant l’industrie du cinéma hollywoodien face à un miroir lui renvoyant une image assez peu reluisante consécutive à la manière dont les « moguls » traitent ceux qui contribuent à son succès. En premier lieu bien sûr les acteurs qui étant les plus exposés sont les plus fragiles mais aussi les réalisateurs et les scénaristes souvent considérés comme de simples exécutants. Entouré de John F. Steiz à la photographie, déjà présent sur « Assurance sur la mort », de Franz Waxman (oscarisé pour le film) à la composition musicale, de sa costumière habituelle Edith Head (huit Oscars sur l’ensemble de sa carrière), et de Doan Harrison et Arthur P. Schmidt au montage, Billy Wilder livre un chef d’œuvre absolu du cinéma qui nous parle encore aujourd’hui, les mœurs d’Hollywood si elles se sont sophistiquées n’ayant pas franchement évolué sur le fond.
Le tour de force admirablement réussi par Wilder à son sommet est de mêler étroitement une dénonciation impitoyable insérée dans un drame bouleversant prenant parfois des allures de film noir tout en distillant avec parcimonie quelques instants comiques ou le grotesque se mêle au pathétique. Le tout nimbé de références esthétiques à l’expressionnisme d’un Murnau ou d’un Fritz Lang que Wilder côtoie à Hollywood. La voix-off envoûtante du jeune scénariste qui emmène le spectateur dans cette immense villa en voie de délabrement (qui était en réalité située sur Wilshire Blvd, ancienne demeure de la femme de J. Paul Getty construite dans les années 1920) expose avec une certaine ironie le rapport vicié et destructeur qui se tisse entre celui qui veut « devenir » et celle qui veut « revenir ».
A travers cette union « tarifée » toxique, le film évoque les relations de pouvoir, la gestion parfois névrotique de l’oubli, le refus de vieillir, le regard impitoyable et ingrat des générations montantes parfois prêtes à tout pour se faire leur place. Des questions vieilles comme l’humanité mais forcément portées à leur paroxysme quand il s’agit de l’accession à la célébrité et à la richesse qui en découle.
Mu par des motivations différentes liées à leur âge, leur passé et leur statut, chacun des protagonistes dévoile progressivement ses faiblesses et ses névroses avec à leur tête une femme parfois manipulatrice dont l’équilibre mental est sur le point de basculer confrontée depuis trop longtemps à une blessure narcissique jamais refermée.
Comme en apesanteur, Billy Wilder dirige à la perfection ses acteurs notamment Gloria Swanson et William Holden qui forment à leur manière un couple inoubliable dont le sort tragique était d’emblée scellé par les trajectoires incompatibles de deux êtres qui n’auraient jamais dû se rencontrer.
George Cukor avait raison, le visage de Gloria Swanson est désormais connu de tous les cinéphiles et sa prestation inoubliable parvenant à rendre émouvante cette femme devenue tyrannique reste dans tous les esprits alors que sans doute peu d’entre eux ont vu un film de Greta Garbo qui demeure paradoxalement une icône pour avoir elle-même provoqué sa plongée dans l’oubli qui fit beaucoup pour sa légende ("A la recherche de Garbo" de Sydney Lumet en 1984). William Holden pour sa part verra sa carrière relancée mais devra attendre d’avoir atteint l’âge de Norma Desmond pour s’accomplir pleinement auprès de Sam Peckinpah dans « La Horde Sauvage » (1970), Blake Edwards dans « Deux hommes dans l‘Ouest » (1971) , Clint Eastwood dans « Breezy » (1973), Sydney Lumet dans « Network : main basse sur la télévision » (1976) et enfin lors de retrouvailles magiques avec Billy Wilder pour « Fedora » en 1978 où il interprète
un scénariste sur le déclin sorte de prolongement du parcours d’un Joe Gillis qui n’aurait pas achevé prématurément sa carrière au fond d’une piscine
. La boucle était bouclée et William Holden pouvait rejoindre les étoiles trois ans plus tard.
Malgré les 75 ans qui se sont écoulés depuis la sortie de « Sunset Boulevard », le film de Billy Wilder était encore classé en 16ème position dans le Top 100 de l’American Institute Film en 2007. Les très grands films sont éternels !