S'il diffère naturellement par sa forme des oeuvres fictionnelles, le champ émotionnel ouvert par le documentaire peut être d'une puissance absolument dévastatrice. Parce qu'il aborde des sujets touchant parfois à l'intime, des questions qui nous heurtent profondément et nous interrogent, sur notre rapport au monde, aux autres, au vivant. Nous confronte aussi à notre passé, en nous tendant un miroir dont l'image renvoyée peut être aussi salutaire que d'une rare brutalité. C'est le cas de Shoah.
Sur le plan cinématographique, plusieurs œuvres majeures ont contribué de façon décisive à façonner la Mémoire de l'extermination des Juifs en Europe, non seulement en France mais aussi à l'étranger. Ce fut le cas de l'extraordinaire et bouleversant Nuit et brouillard d'Alain Resnais, en 1955. Et, bien sûr, du film fleuve Shoah de Claude Lanzmann, sorti en 1985.
Une œuvre tellement importante qu'elle fonctionne d'ailleurs comme une référence absolue sur le sujet. Un travail de onze ans, pour accoucher d'un monument de 9h30, en deux parties. Par sa portée historique et sa rigueur intellectuelle, c'est l'une des productions cinématographiques les plus importantes du XXe siècle.
Témoins et bourreaux à la barre
Sorti à l'époque dans une seule salle parisienne du Quartier Latin, en deux parties, Shoah fascine et déroute les spectateurs. Le mot même, Shoah, "la catastrophe" en hébreu, est inconnu en France.
En 1973, Claude Lanzmann a été chargé par un ami du ministère des Affaires étrangères israélien de se lancer dans un long-métrage sur l’extermination des juifs d’Europe lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais la longueur du projet fut telle qu'il a fallu trouver d'autres sources de financements, dont le gouvernement français.
Contrairement à la plupart des documentaires, Shoah fait revivre, sans un seul document d'archives, l'extermination des juifs européens par les nazis, en faisant témoigner à la fois les bourreaux et les victimes. "J'ai choisi des protagonistes capables de revivre cela et pour le revivre, ils devaient payer le plus haut, c'est-à-dire souffrir en me racontant cette histoire", confiait le réalisateur à la sortie du film.
De 1974 à 1981, Lanzmann sillonnera ainsi le monde à la recherche de ces témoignages. D'autant plus précieux que certains, comme on peut le voir à l'écran, n'avaient pas pu, ou pas su, parler de cette tragédie depuis l'époque où elle s'était produite. Des confessions parfois recueillies en caméra cachée, pour ne pas éveiller les soupçons.
les Films Aleph
Cinq ans de montage
Epaulé notamment dans ses recherches par l'historien Raul Hilberg, qui fut le premier à avoir reconstitué dans une colossale synthèse le processus d'ensemble du génocide perpétré à l'encontre des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, dans tous ses aspects politiques, économiques, techniques, administratifs et humains, Claude Lanzmann mettra encore cinq ans pour effectuer le montage de son film, devant piocher dans pas moins de 350h de rush.
Une matière tellement riche et dense en fait, qu'elle servira pour la création de documentaires sortis ultérieurement. Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures en 2001 et le Rapport Karski en 2010. Le Dernier des injustes, consacré à Benjamin Murmelstein, dernier Président du Conseil Juif du ghetto de Theresienstadt, et seul "doyen des Juifs" (selon la terminologie nazie) à n’avoir pas été tué durant la guerre.
Et enfin Les Quatre Sœurs en 2018, portrait de quatre survivantes de la barbarie nazie. La sortie de ce film (en deux parties) sera posthume à son auteur, décédé en juillet 2018. Couvert de prix à travers le monde, inscrit au registre de la "Mémoire du monde" par l’Unesco, Shoah est à voir au moins une fois dans sa vie.