Sorti dans l’anonymat presque total à l’été 1999, Vorace (Ravenous en VO) n’a attiré que quelques milliers de curieux dans les salles françaises. Côté américain, ce fut pire encore : une sortie désastreuse, à peine 2 millions de dollars récoltés, loin des 12 millions nécessaires pour couvrir son budget. Un échec cuisant qui aurait pu le condamner à l’oubli... s’il n’avait peu à peu gagné le statut d’œuvre culte.
Réalisé par Antonia Bird – trop tôt disparue en 2013 – le film a traversé une production chaotique. Guy Pearce, l’un des acteurs principaux, s’est souvenu d’un tournage agité, marqué par la succession de plusieurs réalisateurs. Le premier fut renvoyé après deux semaines, et c’est dans une forme de rébellion collective que l’équipe imposa Bird, troisième personne à prendre les rênes du projet.
“C’était un tournage très difficile”, nous avait confié l’acteur, alors qu’il était de passage à Paris en 2012 pour la promotion de Lock Out. “Les décisions étaient politiques. On a dû se mutiner et imposer un 3e réalisateur, Antonia. Le premier avait été débarqué au bout de 15 jours de tournage. On a eu beaucoup de soucis, y compris à propos de la BO du film, car la Fox voulait imposer Michael Nyman.”
Hollywood n’a jamais su comment présenter ce film hybride. Est-ce un western ? Un film d’horreur ? Une satire politique ? Une histoire vraie ? En réalité, Vorace est tout cela à la fois, et c’est cela qui a sans doute précipité son rejet initial. Mais c’est aussi cette singularité qui fait sa richesse et sa force.
Un conte cannibale sur fond de guerre et de conquête
L’intrigue se déroule pendant la guerre américano-mexicaine de 1846-1848, période trouble et brutale de l’Histoire. Le scénario s’inspire en partie de la véritable affaire tragique de l’expédition Donner (Donner Party en anglais), un groupe de 87 pionniers américains qui ont tenté de rejoindre la Californie durant la ruée vers l’Ouest des années 1840. Pris au piège par d’importantes chutes de neige dans la Sierra Nevada pendant l’hiver 1846-1847, 36 d’entre eux périrent de faim ou de maladie. Certains survivants furent ainsi contraints de recourir au cannibalisme pour subsister. Finalement, seules 47 personnes parvinrent à atteindre leur destination.
Porté par une mise en scène inventive et parfois hallucinée, le film regorge de scènes visuellement marquantes – comme cette chute vertigineuse dans un ravin, presque irréelle – et d’un humour noir acéré. Le casting, irréprochable, rassemble Guy Pearce, Robert Carlyle dans un rôle aussi charismatique qu’inquiétant, Jeffrey Jones, David Arquette et Neal McDonough. Ensemble, ils donnent chair à une fable morbide et captivante.
20th Century Fox
“Dis-moi qui tu manges, je te dirai qui tu es”
Cette phrase, slogan de l’affiche française à l’époque, résume parfaitement la portée symbolique du film. Car au-delà du sang, Vorace parle de pouvoir, de domination, et de la manière dont les sociétés se nourrissent, parfois littéralement, de leurs propres membres pour survivre ou prospérer. Une allégorie politique glaçante, déguisée en film de genre.
En résumé, Vorace est une œuvre rare, dérangeante, inclassable, mais d’une richesse thématique et esthétique saisissante. Un film à voir – ou à revoir – en VOD, avec l’esprit grand ouvert… et l’estomac bien accroché.