Le 3 février 2023, après une grève de la faim, le réalisateur Jafar Panahi est libéré de prison après sept mois de détention. Accusé de "propagande contre le régime", il est également interdit d'exercer sa passion, son métier de cinéaste, depuis 2010. Malgré la censure et les nombreux obstacles qui se dressent sur son chemin, rien ne peut arrêter un tel artiste de créer.
Un Simple accident, son onzième long métrage, a été tourné en toute clandestinité dans les rues de Téhéran. Il raconte le dilemme moral d'une poignée d'anciens détenus qui kidnappent un homme qu'ils pensent être leur ancien tortionnaire. Le film, présenté au Festival de Cannes, a remporté la Palme d'or et représente la France pour la prochaine cérémonie des Oscars.
Une victoire pour le cinéma iranien, qui continue de briller dans le monde, et pour Jafar Panahi dont l'envie de raconter des histoires dépasse tous les interdits. De passage en France, le réalisateur s'est entretenu avec AlloCiné.
Les Films Pelleas
AlloCiné : Voilà plusieurs mois que vous avez gagné la Palme d’or. Quel souvenir gardez-vous de votre venue à Cannes ?
Jafar Panahi, scénariste et réalisateur : Cela faisait 16 ou 17 ans que je n’avais vu un de mes films avec un public. Je regardais les acteurs qui avaient travaillé avec moi, ils pleuraient tous ensemble. Il y avait un véritable sentiment d'amour et une vraie émotion d’être unis tous ensemble pour regarder le film avec les spectateurs.
Malgré tous les obstacles, je suis heureux de toujours faire des films. Le meilleur du cinéma iranien continue de briller. Cette Palme d’or est aussi un signal envoyé aux jeunes réalisateurs de cinéma. Pour qu’ils ne baissent pas les bras.
Vous avez été arrêté et emprisonné à deux reprises, les autorités vous observent, vous travaillez au péril de votre vie… Qu’est-ce qui vous pousse à ne pas baisser les bras, vous ?
Mon travail, c'est le cinéma. Et si je ne fais pas ce travail, ma vie perd son sens. Pour que je puisse vivre, je dois continuer. Il n'y a pas de force ou d’autorité qui peut m'empêcher de faire ce métier. Oui, il y a un prix à payer. Il y a de la prison, il y a l'interdiction de travailler, mais je ne laisserai jamais le pouvoir en place ou la censure faire en sorte que je ne travaille plus.
Ce qui est important, c'est que je sache quel cinéma je veux faire. Et je sais que ce cinéma-là, c'est un cinéma sans mensonges, un cinéma qui me raconte. Je dois continuer à faire des films et réfléchir à comment je peux les faire.
Si je m’éloigne de la réalité alors ça devient un mensonge.
Un Simple accident raconte l’Iran d’aujourd’hui, la vie d’un pays après le mouvement Femme Vie Liberté, né en 2022. Que pouvez-vous nous dire sur ces changements ?
Lorsque le mouvement a commencé après la mort de Mahsa Amini - étudiante iranienne battue à mort par les autorités pour un voile “mal porté” -, l’histoire de l’Iran a changé. Cela est perceptible tous les domaines de nos vies : dans l'art, dans le cinéma, dans la musique. Il est donc normal que nos films en prennent l’inspiration, qu’ils deviennent plus courageux.
Si un film est créé, il ne peut plus être comme avant parce que les gens ne sont, eux-mêmes, plus comme avant dans les rues. Avant, dans nos films, tout le monde portait un hijab, c'était la réalité, c'était comme ça. Aujourd’hui, on voit des femmes sans hijab, des femmes avec, les unes à côté des autres. Mon cinéma est un cinéma qui montre la réalité. Si je m’éloigne de la réalité alors ça devient un mensonge.
Comment les Iraniens pourront voir le film ?
Pour l'instant, ils n'ont pas la possibilité de voir ce film. Mais heureusement, il y a les réseaux sociaux. Je ne sais pas quand cette date va arriver, mais un jour, ils le verront sur les réseaux, comme pour mes anciens films. Néanmoins, j'aurais aimé qu'Un Simple accident soit projeté dans les salles et que le public puisse le voir au cinéma, comme ont la possibilité les spectateurs français.
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Votre film représente la France, et non l'Iran, dans la course aux Oscars. L'Académie a un règlement strict qui requiert l'autorisation des gouvernements de chaque pays.
Pour envoyer son film aux Oscars, il faut que celui-ci sorte en salle dans son pays d’origine. Or, ce n’est pas possible pour moi. Il faudrait adhérer aux conditions de l'État, donc à la censure. Je n'ai jamais fait cela. Malheureusement, nous sommes dépendants de ces règles-là.
C'est pour cela qu'il faut trouver une solution. Même si je comprends les Oscars. Il y a beaucoup de prix et la partie internationale reste petite. Peut-être qu'ils ne voient vraiment pas l'utilité de penser à cette partie de leur sélection mais en même temps, il faudrait quand même trouver une solution pour tous ces pays en difficulté.
Un cinéaste comme moi restera toujours à l'écart d'un grand festival comme les Oscars.
Il y a l'Iran, la Russie, la Chine et beaucoup d'autres pays. Il y a beaucoup de cinéastes qui ne peuvent pas concourir aux Oscars à cause de cela. Ce que les Oscars n'arrivent pas à comprendre, c'est que quand je veux présenter un film, je peux l'envoyer à Cannes, à Venise, à Berlin mais par contre, pour les Oscars, je dois aller supplier les autorité. Un cinéaste comme moi restera toujours à l'écart d'un grand festival comme les Oscars.
En 2006 ou 2007, Sony avait écrit une lettre officielle aux autorités iraniennes en leur demandant pour le film Hors Jeu de le projeter dans les salles de cinéma parce qu'ils étaient sûrs qu'on pouvait aller aux Oscars. Mais ils n'ont jamais accepté. Aujourd’hui, pour Un Simple accident, je remercie Memento, mk2, le CNC… qui ont aidé à réaliser ce film. Ce film montre que le cinéma ne connaît pas de frontières et que l’on peut faire tomber les murs qui se dressent entre nous.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 23 septembre 2025
Un Simple accident, actuellement au cinéma