Il y a des créateurs qui ont un nez infaillible pour capter l'air du temps. Ryan Murphy en fait partie. Après avoir régné sur l'horreur avec American Horror Story, disséqué des tueurs en série dans l'anthologie Monstres (dont Dahmer avec Evan Peters, récompensé d'un Golden Globe), voilà que le showrunner le plus prolifique d'Hollywood s'attaque à la science-fiction.
Et pas n'importe comment : avec The Beauty, thriller dystopique qui démarre ce 22 janvier sur Disney+ (et FX aux US), Murphy explore notre rapport maladif à la beauté dans une série qui fait furieusement penser au film The Substance de Coralie Fargeat.
Le pitch : un virus sexuellement transmissible transforme les gens ordinaires en une version absolument parfaite d'eux-mêmes. Le hic, c'est que les effets secondaires sont mortels... On s'en rend compte quand des top models internationaux commencent à mourir dans des circonstances atroces. C'est là que deux agents du FBI – Cooper Madsen (Evan Peters) et Jordan Bennett (Rebecca Hall) – sont envoyés à Paris pour résoudre le mystère.
Leur enquête va les mener vers "The Corporation" (Ashton Kutcher), un milliardaire de la tech qui a secrètement créé un médicament miracle baptisé "The Beauty" et qui fera tout pour protéger son empire à plusieurs milliards de dollars, y compris en lâchant son tueur à gages, "The Assassin" (Anthony Ramos).
Une scène d'ouverture... explosive !
AlloCiné a pu visionner les trois premiers épisodes de cette série coproduite par Ryan Murphy et Matt Hodgson (son fidèle collaborateur depuis Nip/Tuck et Glee). Et le moins qu'on puisse dire, c'est que Murphy ne perd pas de temps.
Dès l'ouverture, filmée par Murphy lui-même (il réalise les épisodes 1 et 3), on assiste à un défilé de mode parisien qui vire au carnage. Le mannequin Ruby, incarnée par Bella Hadid elle-même, surchauffe littéralement sur le podium avant de se transformer en bombe humaine. Violence graphique, corps qui implosent, chaos total : Murphy assume à fond le registre du body horror à la manière de The Substance.
Notre premier constat, c'est de constater que ces trois épisodes d'ouverture remplissent parfaitement leur mission : installer l'intrigue, présenter les enjeux et faire connaissance avec les protagonistes. L'action se déploie entre Paris, Venise et New York, ce qui offre une dimension internationale peu commune dans l'univers Murphy.
FX
Un thème devenu une obsession
Si The Beauty marque une incursion dans la science-fiction pour Ryan Murphy, le propos n'est pas si nouveau. On se souvient de Nip/Tuck (2003-2010), sa série culte sur un duo de chirurgiens esthétiques à Miami, qui critiquait déjà férocement les diktats de la beauté et les personnes prêtes à tout sacrifier pour se conformer aux standards. Vingt ans plus tard, le créateur revient sur ce terrain de jeu avec une approche plus radicale, plus horrifique, et terriblement actuelle.
Lors d'une conférence de presse qui s'est tenue le 13 janvier dernier à Los Angeles, Rebecca Hall a parfaitement résumé l'intelligence du propos : "Je pense que Ryan Murphy a un flair pour le zeitgeist et ce qui est actuel et dont nous parlons tous. Il rend ça subversif et provocateur, et encore plus digne d'être discuté. Je pense qu'il y a beaucoup à dire sur la quête de la perfection et ce que ça signifie, et aussi la marchandisation de la beauté."
L'actrice britannique, qu'on a vue récemment dans Godzilla vs Kong: The New Empire, poursuit : "La beauté humaine est conceptuellement une chose compliquée. Ce n'est pas comme la nature. Ce n'est pas comme regarder un lever de soleil ou quelque chose d'objectif. C'est subjectif. Donc l'idée que vous puissiez payer pour la perfection et donc remettre votre conception de celle-ci à quelqu'un qui prend votre argent et pourrait en vouloir plus, c'est compliqué. Franchement, je pense que maintenir les gens dans un état d'inadéquation est plus rentable."
FX
Un reflet glaçant de notre époque
Ce qui rend The Beauty particulièrement percutante, c'est sa capacité à refléter notre présent. Ashton Kutcher, qui incarne le terrifiant The Corporation, a aussi livré son analyse : "On vit dans un monde où les GLP-1 sont omniprésents. Avec une demande pour Ozempic, Wegovy, Mounjaro et tous ces médicaments – certains pour des problèmes de santé, d'autres juste pour un résultat esthétique. Et puis on a cette demande croissante pour la chirurgie esthétique, y compris le tourisme pour la chirurgie esthétique et des gens qui se modifient pour obtenir un look dont ils pensent qu'il leur donnera un avantage, ou peut-être que ça les rendra juste heureux."
Anthony Ramos, impeccable en tueur impitoyable (on est loin de son rôle solaire dans D’où l’on vient), a confirmé : "On vit maintenant dans un monde où il y a le Botox, la plastie abdominale, et maintenant Ozempic. Il y a tellement de choses disponibles qui peuvent améliorer notre beauté ou qu'on nous pourrait prendre pour devenir la personne qu'on aimerait être à l'extérieur. Et je pense que la société nous dit souvent à quoi on devrait ressembler à l'extérieur."
FX
Un casting à la Ryan Murphy
Fidèle à son habitude de travailler en troupe, Murphy fait revenir des visages familiers : Evan Peters bien sûr, qui après avoir incarné Jeffrey Dahmer avec une intensité glaçante, endosse ici le rôle du "gentil" pour la première fois depuis longtemps dans l'univers Murphy. "C'est un soulagement", a-t-il confié avec humour lors de la conférence. "Quand il me l'a proposé, il a dit : 'Il y aura de belles séquences d'action. Et il y a une romance compliquée avec Jordan, jouée par Rebecca Hall.' Et il a dit qu'il voulait juste que je sois normal. Juste essayer d'être moi-même. Ce qui était... difficile."
Jeremy Pope (Hollywood, Pose) fait également son retour. Il joue ici un incel qui s'est fait contaminer par virus et pense être sur le point de vivre sa meilleure vie. Mais Murphy convoque aussi de nouveaux talents : Rebecca Hall donc ; Isabella Rossellini qu'on aperçoit brièvement dans le rôle de Franny Forst, l'épouse de The Corporation ; et justement Ashton Kutcher dans un contre-emploi fascinant ; Anthony Ramos, et même Bella Hadid après des apparitions dans des séries comme Ramy et Yellowstone.
Ce qui frappe dans ces trois premiers épisodes, c'est la direction d'acteurs très particulière de Murphy : chacun joue sa partition au premier degré, incarnant purement la fonction de son personnage sans apporter (pour l'instant) de nuance psychologique.
On va dire que c'est volontaire. Et que Murphy veut que ses acteurs soutiennent son propos très frontal sans l'édulcorer. Ashton Kutcher l'a d'ailleurs expliqué : "J'ai appris il y a très longtemps que vous ne pouvez pas juger votre personnage. Quand vous jouez le personnage, vous devez le jouer en partant du principe qu'il croit faire quelque chose de bien. Je dois regarder le personnage comme quelqu'un de bien qui fait quelque chose de bien."
Capture d'écran YouTube
Une esthétique bling-bling et horrifique
Visuellement, The Beauty porte la patte reconnaissable du créateur. On retrouve son côté bling-bling, ses lumières stylisées, sa façon de filmer les corps comme des objets de fascination et de dégoût. Tournée à Paris, Venise, Rome et New York, la série bénéficie d'une jolie production signée 20th Television.
Ashton Kutcher a souligné l'impact de ces lieux sur la série : "Chaque fois que je vais en Europe, on me rappelle à quel point l'Amérique est jeune. Et chaque bâtiment, chaque brique, chaque fresque que vous voyez... il y a des leçons dans ces murs. Des leçons sur l'histoire, sur l'humanité. Mais il y a aussi, comme commentaire sur cette série, ce que la beauté a signifié à travers l'histoire."
FX
Une série qui pose les bonnes questions ?
Jeremy Pope résume bien l'ambition de la série : "J'adore une œuvre d'art qui pose au public la question : que feriez-vous s'il existait un médicament ou quelque chose que vous pourriez prendre qui vous ferait vous sentir comme la meilleure version de vous-même ? Je pense que la série commence de manière très vaniteuse, très axée sur le physique. Mais ensuite on parle d'un enfant qui a peut-être une maladie ou quelque chose qui l'empêche de vivre pleinement sa vie, et en tant que parent ou personne qui observe ça, que donneriez-vous pour voir quelqu'un accéder à sa beauté et à sa lumière ?"
Basée sur la série de comics éponyme de Jeremy Haun et Jason A. Hurley, The Beauty s'annonce comme l'une des séries les plus marquantes de ce début 2026. Reste à voir si Murphy parviendra à tenir la distance sur les onze épisodes de cette première saison, et si le propos, aussi percutant soit-il dans ces trois premiers épisodes, ne finira pas par s'essouffler. On aimerait aussi le voir lui apporter un peu plus de densité. Mais une chose est sûre : comme The Substance au cinéma, The Beauty nous force à regarder en face notre obsession collective pour la perfection. Et ce n'est pas joli-joli.
Les trois premiers épisodes de The Beauty sont disponibles sur Disney+.
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