C'est l'un des 10 plus grands thrillers anglais de tous les temps... 46 ans après, il reste un monument indépassable
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Sorti à l'orée des années 80, brutal et prophétique, "Du sang sur la Tamise" est l'un des plus grands polars britanniques jamais réalisés. Et Bob Hoskins d'y trouver, en caïd de la pègre, rien de moins que le plus grand rôle de sa carrière.

Qui a allumé la mèche pour détruire l'empire d'Harold Shand ? Ambitieux gangster appartenant à la pègre londonienne, en quête de respectabilité, Harold tente de s'associer avec Charlie, un businessman américain véreux.

Mais alors qu'il lui déroule le tapis rouge, avec l'assistance de sa séduisante compagne Victoria, une série noire d'assassinats et d'attentats vient le fragiliser, compromettant le projet de développement des docks qu'il cherche à mettre sur pied. Qui pourrait bien oser s'attaquer à lui au point de chercher à faire voler en éclat son empire ? La traque du coupable commence...

"C'est la queue de comète des grands polars britanniques des années 70"

Autrement connu sous le nom de "Du sang sur la Tamise" (auquel on préfèrera de toute façon son titre en VO, The Long Good Friday), réalisé par John McKenzie, Racket figure au sommet des films du genre. "C'est la queue de comète des grands polars britanniques des années 70, dans la lignée des Get Carter, Performance, le Piège infernal et La Brigade volante" explique le critique et cinéaste Jean-Baptiste Thoret, dans une passionnante intervention figurant dans les suppléments de la splendide édition 4k du film sortie chez nous en décembre 2025.

"L'une des grandes qualités du film, c'est son rythme, son dynamisme, son approche documentaire, dans ce moment où Londres va de plus en plus se gentrifier à la fin des années 70- début 80. Il anticipe aussi ce que sera le mandat futur de Margaret Thatcher, qui vient juste d'être nommée au moment où le film va être tourné".

HandMade Films

A l'origine de ce chef-d'oeuvre du polar se trouve la plume d'un ancien journaliste devenu dramaturge et scénariste, Barry Keeffe, qui savait de quoi il parlait. Il avait couvert durant des années pour le journal Stratford Express les faits divers liés à la pègre.

"J'avais 18 ans et mon rédacteur en chef m'a envoyé un jour poser quelques questions à un gars hospitalisé. J'ai effectivement trouvé le type en question, recouvert de pansements et de compresses. Il avait été battu et cloué par les mains à un plancher" raconte-t-il. Il découvrira un peu plus tard que l'homme avait été victime d'une punition en usage dans la pègre; en l'occurrence une authentique crucifixion sur le sol en bois d'un entrepôt. Une scène que l'on retrouve dans Du sang sur la Tamise...

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Keeffe croisera aussi dans son métier la route du redouté et impitoyable Ronnie Kray, qui régnait avec son frère jumeau Reggie sur la pègre dans le Swinging London des années 60. Lui, et bien d'autres rencontres de malfrats dans les milieux interlopes, fourniront la matière pour irriguer son futur script du film.

"Quand j'ai commencé à réfléchir sérieusement au scénario, j'habitais dans le quartier de Greenwich face aux quais de Londres, aux anciens docks et à leur extension. Je les voyais nettement depuis la fenêtre de mon bureau. Le dimanche suivant au volant de ma voiture, je les ai sillonnés pour découvrir qu'ils étaient promis à une vaste réhabilitation, avec de superbes immeubles pour les classes les plus aisées. Cela m'a vraiment mis en colère, et m'a incité à me lancer dans l'écriture de Du sang sur la Tamise".

Il rédigera un premier jet de script en quatre jours à peine, "pendant un week-end de Pâques qui s'annonçait mortellement ennuyeux". L'histoire est alors Initialement intitulée The Paddy Factor; un terme péjoratif employé depuis le début des années 70 par les forces de sécurité britanniques pour désigner un mode opératoire de lutte contre l'IRA. Mais Keeffe tient déjà son personnage principal : celui d'Harold Shand, ce caïd de la pègre londonienne dont les fondations de son empire sont ébranlées par les combattants de l'IRA.

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"Bob est un instinctif, chez lui tout vient du ventre"

C'est John Mackenzie, un ancien assistant de Ken Loach qui avait signé son premier long en 1970, One Brief Summer, qui hérite des commandes du film, confiées par le producteur Barry Hanson. "On avait travaillé ensemble à la télévision, il savait que j'aimais passionnément comme lui les films de gangsters, en particulier ceux de Humphrey Bogart et James Cagney" expliquait le cinéaste.

Mackenzie retravaille alors beaucoup le script initial de Keeffe, notamment le ton du film, toute l'ouverture, et veille surtout à dévoiler beaucoup plus tardivement l'identité de ceux qui s'en prennent à l'empire du crime d'Harold Shand.

Celui-ci est incarné par Bob Hoskins. Pas encore une star internationale, il livre ici dans un terrifiant mélange de brutalité froide et de rage à peine contenue avant d'exploser une extraordinaire composition qui sidère même le réalisateur : "Bob est un instinctif, chez lui tout vient du ventre".

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Si le film repose sur ses épaules qu'il a déjà large, et aussi en partie sur celle de la sensationnelle Helen Mirren dont la profondeur du rôle lui doit énormément, Bob Hoskins est tout entier au service de son personnage. "Je me suis reconnu dans ce type, non pas parce que je rêvais d'être un gangster, mais parce que je partageais la même énergie, la même vitalité".

Pour nourrir la matière de sa future composition, Bob Hoskins ira notamment traîner du côté du quartier malfamé de Finsbury Park, où il a grandit. "Des criminels, j'en connaissais quelques uns depuis l'enfance, et j'ai un peu traîné avec plusieurs gros durs pour me familiariser avec leurs façons de faire. Ca les amusait et les flattait qu'un comédien veuille leur ressembler. Ils ont été absolument charmant avec moi. Le monde criminel aime le show-business".

"Je tentais désespérément de passer pour un gangster crédible"

Des authentiques malfrats, il y en aura même sur le tournage du film, recrutés parmi les connaissances de Barrie Keeffe pour faire de la figuration, notamment dans la scène où Shand leur distribue des armes avec pour consigne de trouver et faire parler ceux qui seraient au courant de quelque chose concernant les attaques dont il est victime. Ou dans l'extraordinaire scène de l'interrogatoire des abattoirs, où les suspects sont suspendus à des crocs de boucher, la tête en bas...

Certains d'entre eux ne se gênent d'ailleurs pas pour apporter quelques conseils à Hoskins. "Au début du tournage, j'avais tendance à surjouer, à m'agiter pour montrer que j'étais le patron, le chef. Je tentais désespérément de passer pour un gangster crédible" racontait l'acteur.

"Après une prise, un gars m'a pris à part. "Tu n'as pas besoin de bouger comme ça, de crier" m'a-t-il dit. "Tous ces types autour savent bien qui est Harold Shand et lui sait qu'ils savent. A quoi bon élever la voix dans ces circonstances ? Un conseil simple et efficace. Dès lors, j'ai choisi d'exprimer les choses comme le font les femmes : laisser mon visage refléter ma pensée, mes intentions. Intérioriser".

"On a eu une bataille terrible avec ces sales bâtards"

Tourné en huit semaines pour un budget d'à peine 1,5 millions de dollars, Du sang sur la Tamise fut gravement en péril : le film ne trouva pas de distributeur en Grande-Bretagne, même s'il fit la tournée de plusieurs festivals où il fut accueilli avec enthousiasme.

Pour ne rien arranger, un vent de panique s'empara d'un certain Jack Gill, le n°2 de la société mère de Black Lion, qui produisait le film, avec un sujet aussi épineux que l'évocation de l'IRA, dans un contexte politique particulièrement lourd. La firme craignait que le film ne rende trop sympathique l'organisme, qui menait alors une lutte à mort contre la couronne britannique, et se mette à poser des bombes dans des salles de cinéma.

Jack Gill envisagea alors d'exploiter le film directement à la télévision. Quand il découvrit cette possibilité, ce qui impliquait en prime de raboter la durée du film de plus de 20 min, le réalisateur fut horrifié, et s'en plaignit au producteur Barry Hanson : "J'ai dit à Barry qu'il ne pouvait pas laisser faire. Il m'a répondu : "je ne peux pas agir, je ne suis pas le patron. Le film ne m'appartient pas. De toute manière, c'est acté". [...] J'ai été à deux doigts de lui en coller une". Du sang sur la Tamise avait effectivement déjà une date de diffusion prévue à la TV : le 24 mars 1981.

Toute l'équipe du film, techniciens comme acteurs, sonna le tocsin et se mobilisa pour changer la trajectoire du film, qui s'annonçait funeste. Hoskins aura même la bien désagréable surprise de découvrir que le producteur avait engagé quelqu'un dans son dos pour le redoubler vocalement dans la version américaine du film, afin de le rendre plus intelligible, et attaqua en justice Black Lion et le diffuseur américain. Avec toute cette bien mauvaise publicité, Jack Gill finira par rétropédaler. "On a eu une bataille terrible avec ces sales bâtards" assènera John McKenzie, en guise d'épilogue de ce bras de fer homérique.

HandMade Films

Le film sera finalement acheté et distribué par Handmade Films, société cofondée par l'ex Beatles George Harrison. Sorti en version intégrale sur les écrans britanniques le 29 mars 1981 puis aux Etats-Unis en avril de l'année suivante, il sera très bien accueilli. Et en France ? Il déboulera chez nous bien tardivement dans une indifférence plus que polie, en octobre 1983. Diffusé de manière confidentielle sur une poignée d'écrans, sa carrière en salle fut logiquement un désastre : à peine 14.000 spectateurs...

Le temps a heureusement fait son oeuvre, hissant Du sang sur la Tamise au rang d'oeuvre majeur du genre, et du cinéma anglais tout court. A en juger par le bien faible nombre de notes sur sa fiche (à peine 121...), il reste encore un sacré travail pour évangéliser les foules autour de cet extraordinaire polar, encore trop méconnu par bon nombre de spectateurs.

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