C’est une parenthèse inattendue qui tranche avec le reste du spectacle. Dans Les Dents de la mer, après une longue montée de tension faite d’attaques, de chaos et de musique angoissante, Steven Spielberg suspend soudainement l’action. À ce moment précis, le film abandonne ses effets spectaculaires pour se concentrer sur une scène courte, presque immobile, mais d’une puissance rare.
Cette séquence repose entièrement sur le personnage de Quint, interprété par Robert Shaw. Face à lui, le chef Brody (Roy Scheider) et l’océanographe Hooper (Richard Dreyfuss) échangent d’abord des anecdotes légères autour de leurs cicatrices. Mais l’atmosphère change brusquement lorsque Quint se met à raconter son passé. Il évoque alors sa survie après le naufrage de l’USS Indianapolis, livrant un récit glaçant qui s’étend sur quelques minutes seulement, mais qui marque durablement.
Le récit glaçant de l’USS Indianapolis
Ce témoignage n’est pas une pure invention. L’USS Indianapolis a réellement sombré en juillet 1945, après avoir accompli une mission secrète liée à la fabrication de la bombe atomique “Little Boy”. Touché par des torpilles japonaises, le navire a coulé en quelques minutes, laissant des centaines de marins à la dérive dans l’océan. Privés d’équipement de survie suffisant, beaucoup ont succombé à la déshydratation, à l’épuisement… et, dans certains cas, aux attaques de requins, faisant de cet épisode l’un des plus tragiques de l’histoire maritime.
Le monologue de Quint s’inspire largement de ces faits, même s’il prend quelques libertés. Certaines affirmations sont exagérées ou inexactes – notamment sur le rôle des requins dans le bilan humain ou sur certains détails chronologiques – mais l’essentiel demeure fidèle à la réalité. Cette base historique renforce considérablement l’impact émotionnel de la scène, qui devient presque documentaire dans son intensité.
Universal Pictures
Une scène culte née d’un travail collectif
L’origine de ce passage est elle-même digne d’intérêt. Le dramaturge Howard Sackler a été le premier à proposer d’intégrer cette histoire afin d’expliquer la haine obsessionnelle de Quint envers les requins. Ensuite, John Milius a développé l’idée avec un texte très long, jugé trop théâtral. Comme le dira plus tard Spielberg : “C’est un film dans le film”. Finalement, Robert Shaw s’est approprié le monologue et en a retravaillé une grande partie pour parvenir à la version concise et percutante visible à l’écran.
Ecoutez Spielberg en parler :
Ce qui rend cette scène si marquante, c’est aussi sa simplicité. Aucun requin n’apparaît à l’image, tout repose sur la parole, le rythme et la tension. Quint, hanté par ses souvenirs, captive ses interlocuteurs autant que le spectateur, tandis que Hooper reste figé, horrifié par ce qu’il entend. En quelques minutes, le film atteint une intensité dramatique exceptionnelle sans recourir à ses artifices habituels.
Au final, cette séquence illustre parfaitement la force du cinéma : transformer un événement historique en un moment de pure narration, capable de rivaliser avec les scènes d’action les plus spectaculaires. C’est sans doute pour cela qu’elle reste, pour beaucoup, le passage le plus inoubliable du film.
Les Dents de la mer est à retrouver en VOD.
Redécouvrez la scène en question ci-dessous :
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