Celui qui a bercé des générations entières de cinéphiles et mélomanes n'est plus. Ennio Morricone s'est éteint en juillet 2020, à l'âge vénérable de 91 ans. Une figure tellement importante de la musique de films et de la musique tout court, à qui l'on doit quantité de chefs-d'oeuvre absolus de BO, que l'on avait presque pu croire le compositeur immortel, du haut de ses quelques 500 musiques de films écrites au cours de sa fabuleuse carrière au très long cours. Et, parmi elles, une en particulier : celle de Mission de Roland Joffé, couronné d'une Palme d'or au Festival de Cannes en 1986.
Un chemin de croix de neuf ans
Le projet de réalisation du film avait vu le jour en 1975, lorsque le producteur italien Fernando Ghia avait contacté pour la première fois le scénariste Robert Bolt pour lui demander s'il serait intéressé par l'écriture d'un scénario sur la lutte menée au XVIIIe siècle par deux prêtres jésuites pour protéger les missions des Indiens Guarani en Amérique du Sud. Bolt n'était pas n'importe qui : il était notamment à la plume des scénarios de films épiques entrés par la grande porte de l'Histoire du cinéma aux côtés de David Lean : Lawrence d'Arabie et le Docteur Jivago.
Cette même année, Bolt et le producteur visitèrent les ruines des grandes missions jésuites fondées au XVIIIe siècle dans la jungle entourant les chutes d'Iguazú, qui, avec leurs 82 mètres, dépassent de plus de 30 mètres leurs homologues nord-américaines, les chutes du Niagara.
Warner Bros.
C’est à ce moment-là que Bolt décida de faire de ce site spectaculaire le point central du film. Sept mois plus tard, il rendit son script. Mais le producteur ne fut pas au bout de ses peines : il mis neuf ans avant de pouvoir rassembler les fonds pour faire Mission.
Au-delà de sa sublime photographie signée par Chris Menges, qui sera d'ailleurs oscarisé, et par les incarnations habitées de Jeremy Irons et Robert de Niro, Mission est au bout du compte resté fameux, connu même par des personnes n'ayant jamais vu le film, grâce à son extraordinaire partition signée par Morricone, qui a eu une vie propre dépassant largement le cadre du film.
Sur la Terre comme au ciel
Le maestro fut d'ailleurs de prime abord très réticent avant d'accepter la charge de composer la BO, notamment parce qu'il estimait avoir déjà beaucoup donné au monde du cinéma, qui le lui avait bien rendu.
Il découvrit un peu plus tard qu'il ne fut pas le premier choix : le premier compositeur envisagé fut Leonard Bernstein. On imagine aisément que, connaissant le tempérament de Morricone, et la haute estime qu'il avait de lui-même, il aurait très certainement refusé la commande s'il avait appris être le second choix...
Toujours est-il qu'on le persuada de regarder le film dans sa toute première version montée, avant même que le son n’ait été ajouté, pour au moins se faire un avis. A la fin de la projection, et durant une demi-heure, le maestro déversa un torrent de larmes. Lui, le compositeur de légende, n'ayant déjà depuis bien longtemps plus rien à prouver, craignait subitement que sa musique ne vienne gâcher la perfection des images et du récit déployé sous ses yeux.
Action Press / Bestimage
Dans son autobiographie, Ma musique, ma vie, Morricone, raconte que la composition de la BO de Mission lui donna de vrais défis, notamment "la nécessité de mettre en avant la musique ethnique, celle des Guarani, qui a malheureusement complètement disparu. J’ai donc composé un thème, "Vita nostra" [Notre vie], qui évoquait de manière symbolique cette identité. Pour ce faire, j’ai associé la mélodie à un texte en latin qui exprime la révolte des habitants ; et j’ai superposé un deuxième thème basé sur le même matériau".
Le plus fameux thème du film, Gabriel's Oboe, apparaît quant à lui dès le début, alors que le père Gabriel (Jeremy Irons) gravit les chutes d'Iguazú, pour y établir sa mission. Dire que ce thème élégiaque est beau à pleurer relève de l'euphémisme...
Si la musique de Mission touche et émeut à ce point, c'est parce qu'elle est aussi utilisée comme symbole de l'humanité. Un autre morceau de la BO, On Earth As It Is In Heaven, est une œuvre liturgique pour chœur qui revient à plusieurs reprises tout au long du film et qui, à l’instar de Gabriel’s Oboe, a connu un immense succès dépassant largement le cadre du film, devenant l’un des morceaux préférés des chœurs.
Le revoici..
"Si ça ne tenait qu'à moi, je remporterais un Oscar tous les deux ans"
Fort logiquement, la bande originale fut citée à l'Oscar de la Meilleure musique de film. Mais le trophée échappa à Ennio Morricone de manière incompréhensible, pour ne pas dire scandaleuse, au profit de la bande originale du film Autour de minuit. On n'a rien contre l'excellent film de Bertrand Tavernier et sa BO, mais ce vote de l'Académie des Oscars relève quand même d'une faute de goût impardonnable.
"J’ai vraiment eu le sentiment que j’aurais dû gagner pour Mission" racontait Morricone, dans un entretien portrait réalisé en 2001 par The Guardian. "Surtout quand on sait que le film oscarisé cette année-là était Autour de minuit, qui n’était pas une bande originale. Il comportait un très bon arrangement d’Herbie Hancock, mais reprenait des morceaux existants. Il n’y avait donc aucune comparaison possible avec Mission. C'était du vol ! Mais, bien sûr, si ça ne tenait qu'à moi, je remporterais un Oscar tous les deux ans". On imagine que le classement en 2005 par l'American Film Institute de la BO de Mission dans sa liste des 25 plus grandes musiques du cinéma américain n'a pas dû faire lever un sourcil chez Morricone.
Si l'on met de côté l'Oscar d'honneur qu'il recevra en 2007 pour saluer (bien tardivement, déjà...) son immense carrière, il attendra 2016 pour se voir attribuer un Oscar de la Meilleure musique pour son travail sur Les Huit salopards de Tarantino. Et dire que, trois ans auparavant, le maestro assurait ne "plus vouloir retravailler avec Tarantino, sur quoi que ce soit". On peut être un maître absolu dans sa discipline, mais aussi faire des erreurs. So long maestro...
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