C'est en 1982 que Steven Spielberg découvre un ouvrage d'un auteur australien, Thomas Keneally : La Liste de Schindler, traduit en France en 1984. L'histoire d'Oskar Schindler, industriel nazi convaincu, qui sauvera finalement de la déportation quelques 1300 juifs en engloutissant sa fortune. Une histoire qui le bouleverse et qu'il souhaite adapter au cinéma; mais "ne se sentant pas prêt émotionnellement" -comme il le dira lui-même-, il cherche pendant longtemps à confier le projet à quelqu'un d'autre, sans succès.
Lorsqu'il présente son projet aux Executives du studio Universal, un vent de panique s'empare d'eux. Un film en noir et blanc de plus de 3h sur un tel sujet ? "C'est de l'argent jeté par les fenêtres !" dira l'un d'eux. Ajoutant : "vous ne préféreriez pas faire une donation ou quelque chose du genre ?" Spielberg n'en démord pas. Il obtient finalement le feu vert de la Major, à une seule condition : qu'il tourne d'abord Jurassic Park. Ca permettra de limiter la casse, au cas où...
"Ca été une expérience très bipolaire pour moi"
Le cinéaste fut alors contraint de gérer les deux projets en même temps. En temps normal, et même si la contrainte est sacrément délicate, ce n'est pas un défi de nature à effrayer un réalisateur aussi chevronné que lui, qui en a connu bien d'autres. Le coeur du problème pour lui, ce fut précisément de devoir gérer ces deux projets en parallèle et totalement opposés l'un l'autre dans le spectre émotionnel, vu l'investissement de Spielberg sur La Liste de Schindler, aux résonnances évidentes.
Il s'en était ainsi confié dans les colonnes d'Entertainment Weekly (via Yahoo), en 2018, expliquant "avoir eu du ressentiment et de la colère" à cette époque.
"C’était le meilleur scénario [que l’écrivain de La Liste de Schindler, Steven Zaillian] avait écrit après [avoir rédigé] plusieurs brouillons, [ma femme] Kate a dit : “Tu tournes ce film en ce moment, n’est-ce pas ?” Et j’ai répondu : “Ouais, en ce moment même !”
Cependant, je tournais Jurassic Park à ce moment-là, c’était ça le problème. [Mais] je ne voulais pas rater l’hiver. Je savais que je devais commencer le tournage [de La Liste de Schindler] en janvier [sur place] en Pologne, donc tout s’est mis en place terriblement vite.
Quand j’ai enfin commencé à tourner en Pologne, je devais rentrer chez moi deux ou trois fois par semaine et me connecter à un flux satellite très rudimentaire vers le nord de la Californie… pour pouvoir approuver les plans du T-Rex.
Et cela a engendré un immense ressentiment et une colère terrible que j’ai dû faire cela, que j’ai dû passer [du poids émotionnel de La Liste de Schindler] aux dinosaures pourchassant des jeeps, et tout ce que je pouvais exprimer, c’était à quel point cela me mettait en colère sur le moment. J’étais reconnaissant plus tard, mais jusqu’à ce moment-là, c’était un fardeau".
Pour moi, honnêtement, si j’avais eu le choix, je n’aurais pas choisi de diviser mon attention entre La Liste de Schindler et Jurassic Park, parce que ça été une expérience très bipolaire pour moi; tourner l’histoire de l’Holocauste et en même temps, recevoir ces effets de dinosaures d’un genre de film totalement différent pour qu’ils paraissent crédibles aux yeux du public".
Spielberg remportera pourtant, et haut la main, ce défi personnel : Jurassic Park fut un immense succès, rapportant plus de un milliard de dollars, en plus d'être une date dans l'Histoire des techniques du cinéma. Et sa Liste de Schindler, très beau succès au box office aussi, sera couronnée par sept Oscars. Deux films, deux chefs-d'oeuvre, largement depuis érigés au rang de classiques.
AlloCiné, c’est tous les jours plus de 40 articles traitant de l’actualité du cinéma et des séries, des interviews, des recommandations streaming, des anecdotes insolites et cinéphiles sur vos films et vos séries préférés. Vous abonner à AlloCiné sur Google Discover, c’est l’assurance d’explorer au quotidien les richesses d’un site conçu par des passionnés pour des passionnés.