La nuit est déjà tombée sur la ville-frontière de Los Robles. Dans la scène d'ouverture de La Soif du mal, une chaleur lourde semble coller aux murs blanchis à la chaux, aux façades décrépites, aux enseignes lumineuses qui clignotent dans l'obscurité. Puis, brusquement, une main entre dans le champ. Une main anonyme, presque furtive. Elle dépose une bombe dans le coffre d'une décapotable. Le mécanisme est armé.
Une bombe, une voiture, tension maximale
Un tic-tac silencieux commence à gouverner le temps du film. La caméra ne s'attarde pas. Elle s'élève. Comme un esprit détaché des hommes, elle prend de la hauteur et suit la voiture qui s'engage lentement dans les rues encombrées de cette ville frontière où le Mexique et les États-Unis se touchent sans jamais vraiment se rejoindre.
À bord, un couple rit, insouciant. Ils ignorent que la mort voyage avec eux. La voiture avance, puis ralentit. Elle est arrêtée par la circulation, par des passants, par l'agitation nocturne. Chaque interruption semble prolonger l'attente et rendre l'explosion plus inévitable encore. La caméra glisse au-dessus des toits, redescend vers la rue, contourne les obstacles avec une fluidité irréelle.
Elle ne quitte presque jamais le véhicule et paraît attirée par lui comme un prédateur silencieux. Puis surgissent deux autres silhouettes : Miguel Vargas (Charlton Heston) et sa jeune épouse Susan (Janet Leigh). Ils marchent côte à côte, absorbés l'un par l'autre. La caméra abandonne momentanément la voiture pour accompagner leur promenade, avant de retrouver le véhicule piégé.
Dès cet instant, les deux destins sont secrètement liés. Les futurs protagonistes du drame avancent à quelques mètres seulement de la catastrophe qui va les engloutir. La frontière approche. Les douaniers contrôlent distraitement les passages. La décapotable s'immobilise. Vargas et Susan la rejoignent presque. Les trajectoires se croisent, se séparent, se rejoignent encore dans un ballet d'une précision vertigineuse.
Le spectateur, lui, connaît le secret du coffre. Chaque seconde devient insupportable. La voiture franchit finalement le poste-frontière. Les conversations continuent, les rires persistent, les amoureux marchent toujours. Pendant plus de 3 minutes, rien ne se produit. Le monde semble suspendu à une promesse de violence qui refuse d'éclater.
Et soudain, hors du cadre immédiat, la nuit se déchire. Une explosion retentit ! Une boule de feu surgit dans l'obscurité. Le plan-séquence s'achève exactement au moment où commence l'histoire. Tout ce qui précédait n'était qu'une longue respiration retenue.
En quelques minutes, Orson Welles a transformé un simple déplacement en compte à rebours métaphysique. Une bombe traverse la frontière, comme traverseront bientôt la morale, la justice et la corruption. Le film entier est déjà contenu dans cette marche inexorable vers la déflagration. C'est l'une des scènes d'ouvertures les plus magistrales du cinéma !
Un plan-séquence mythique
Si elle est encore étudiée aujourd'hui dans toutes les écoles des cinéma, c'est parce qu'elle accomplit simultanément plusieurs prouesses que la plupart des films répartissent sur plusieurs séquences. En 1958, réussir une telle chose relevait de l'exploit pur et dur pour Orson Welles et ses équipes.
À première vue, on admire le tour de force. Un plan-séquence de plus de 3 minutes, réalisé à cette époque, avec une caméra qui monte, descend, traverse les rues, suit des personnages, les abandonne puis les retrouve sans la moindre coupe visible... Cela relevait de la virtuosité.
Mais ce qui impressionne le public et les professionnels du cinéma, ce n'est pas tant la difficulté technique que sa nécessité dramatique. Chez Orson Welles, la virtuosité n'est jamais décorative. Si la caméra ne coupe pas, c'est parce que le temps lui-même ne doit pas être interrompu.
Dès que la bombe est amorcée, chaque seconde compte. Une coupe aurait créé une ellipse ; le plan-séquence transforme au contraire le spectateur en témoin prisonnier du compte à rebours. C'est narrativement nécessaire, ça donne du sens à la mise en scène, et c'est un choix absolument brillant fait par le réalisateur.
De plus, cela renforce l'ironie dramatique. Il s'agit d'un procédé narratif dans lequel le spectateur sait quelque chose qu'un ou plusieurs personnages ignorent. Cette différence de connaissance crée un effet particulier : tension, émotion, angoisse, parfois humour, selon le contexte. Ici, le spectateur est le seul au courant pour la bombe, et cela crée immédiatement de la tension.
Universal
Du suspense naît l'émotion
L'exemple classique est précisément celui de La Soif du mal. Nous voyons la bombe être placée dans le coffre de la voiture et le couple qui monte ne sait rien. Miguel Vargas et Susan l'ignorent également. Pendant plusieurs minutes, le spectateur possède donc une information cruciale que les personnages n'ont pas.
Chaque détail prend alors une signification nouvelle. Quand la voiture s'arrête à un passage à niveau ou reste coincée dans la circulation, nous ne voyons plus simplement un véhicule dans une rue, nous voyons une bombe qui continue de compter les secondes.
C'est ce que résumait souvent Alfred Hitchcock avec son célèbre exemple : Si deux personnes discutent à une table et qu'une bombe explose soudainement sous celle-ci, le public éprouve quelques secondes de surprise. Mais si le public sait depuis le début qu'une bombe se trouve sous la table et qu'elle doit exploser à midi, alors 10 minutes de conversation deviennent 10 minutes de suspense insoutenable.
L'ironie dramatique repose donc sur un paradoxe. Plus le spectateur en sait, plus il est inquiet. Dans La Soif du mal, ce procédé a une fonction encore plus profonde. Le spectateur est placé dans une position presque divine. Il voit le destin se mettre en marche avant les personnages.
La caméra sait où se trouve le danger, nous aussi, mais personne dans le récit ne peut l'éviter. Cette sensation d'impuissance face à une catastrophe annoncée donne au plan-séquence sa force tragique.
68 ans plus tard, cette scène d'anthologie continue d'être enseignée dans toutes les écoles de cinéma, et n'a pas fini de fasciner les cinéphiles.
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