“Warner a vraiment maltraité ce film” : sorti il y a 19 ans, ce chef-d’oeuvre absolu du western a été sabordé par son studio
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Sorti dans une cruelle indifférence générale en 2007, incompris par son studio, le western "L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford" d'Andrew Dominik est pourtant un des plus grands films de ces vingt dernières années.

Il y a des destins cabossés de films qui font mal. Lorsque L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est sorti en 2007, beaucoup pensaient qu'un nouvel âge d'or du western s'ouvrait, avec des films qui remportaient à la fois un succès commercial et critique, tels que 3 h 10 pour Yuma de James Mangold, The Proposition de John Hillcoat ou, plus encore, No Country for Old Men des frères Coen, qui sera couronné par quatre Oscars en 2008. Malheureusement, cela n'a pas du tout été le cas, bien au contraire...

Un western sous l'influence de Terrence Malick

En 2000, le cinéaste néo-zélandais Andrew Dominik dégoupillait une grenade jetée à la face d'un public médusé par la violence de son tout premier film, Chopper. Porté par un incroyable Eric Bana, le film évoquait la sanglante histoire authentique de Mark Read, un des plus grands serial killers australiens, surnommé "Chopper" en raison de sa propension à la mutilation, y compris sur lui-même.

Après ce film, de nombreux acteurs espéraient travailler avec lui, dont Brad Pitt. Il essayait de lancer un autre projet, mais celui-ci rencontrait des difficultés. Il venait de lire un livre qu’il avait déniché dans une librairie d’occasion à Melbourne. Ecrit par Ron Hansen et publié en 1983, il évoquait la vie du célèbre brigand Jesse James.

Au début des années 2000, lorsque Warner Bros. a donné son feu vert au film L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, le studio espérait avoir à nouveau un succès au moins aussi retentissant dans le genre que celui d'Impitoyable de Clint Eastwood.

Warner Bros.

Le studio débloqua 30 millions de dollars pour le réalisateur, afin qu’il adapte le roman de Ron Hansen. Brad Pitt et Casey Affleck furent choisis pour tenir les rôles principaux, et Warner s’attendait à les voir se livrer à des scènes d’action dans la plus pure tradition du genre. Mais c'était mal connaître Andrew Dominik, qui avait d’autres projets...

Comme le raconta cet article du Los Angeles Times en mai 2007, le réalisateur "souhaitait proposer une réflexion sombre et contemplative sur la célébrité et l'infamie, dans l'esprit du réalisateur Terrence Malick". Et c'est exactement ce qu'il a fait. L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est une interrogation sur le mythe américain, la fascination du public pour les célébrités et l'écart entre croyance et réalité, emballée dans un écrin aussi contemplatif que poétique et mélancolique, dans lequel le temps semble se dilater. Lorsqu'Andrew Dominik montra son film à Terrence Malick, ce dernier lui lâcha un savoureux et ironique "c'est trop lent". Il ne croyait pas si bien dire...

"Il n'y a aucune intrigue dans votre film"

Le studio Warner, lui, avait entre-temps oublié le film. De toute façon, qu'est-ce qui pouvait mal tourner ? Le budget était inférieur à 40 millions de dollars, il y avait un réalisateur très prometteur aux manettes, Brad Pitt était également à bord, en plus d'être producteur du film via sa toute nouvelle structure, Plan B. Mais lorsque les dirigeants de Warner Bros. ont visionné le film, ils sont restés perplexes. Pour ne pas dire carrément irrités.

C'est que L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford tient presque de l'anti western, situé à rebours complet des espérances des pontes du studio. Le ton global du film, et sa durée, furent rapidement de gros abcès de fixation pour eux. En coulisse, un bras de fer de neuf mois s'engagea entre Dominik et le studio à propos de la durée et du montage du film. Le réalisateur fut même viré puis réengagé par le studio, plusieurs fois : "il n'y a aucune intrigue dans votre film" lui a-t-on lâché.

Warner Bros.

Il semble même qu'à un moment donné, il a existé deux montages du film : la version de Dominik, et celle de Brad Pitt, acteur et surtout producteur du film. Pendant longtemps, tout espoir fut enterré de voir cette fameuse version du cinéaste, jusqu'à ce que Roger Deakins, le chef opérateur de légende qui signe justement la sublime photographie du film, n'en parle en 2022 au micro du site Collider.

"J’aimerais vraiment que la version longue, le premier montage que j’ai vu, soit éditée chez Criterion" déclarait Deakins. "C’est ce que j’espère… Elle durait plus de trois heures. Je ne pense pas que cela arrivera un jour, car la dernière fois que j’en ai parlé avec Andrew, il était plutôt satisfait de la version qui est sortie. Mais je me souviens encore de ce tout premier montage que j’ai vu, qui durait environ trois heures et quart je crois, et qui était vraiment époustouflant".

En septembre 2017, Hugh Ross, qui officiait sur le film à la fois sur la voix off mais fut aussi premier assistant monteur, racontait à Entertainment Weekly avoir été impressionné par les séquences qui lui parvenaient et n’avoir eu aucune idée que le film allait rencontrer de telles difficultés : "On avait toujours ce sentiment : “On aime vraiment ça. Je me demande si quelqu’un d’autre va l’apprécier aussi ?"

Pas les pontes de Warner en tout cas. Ross se souvient d’une projection organisée pour deux dirigeants de studio comme d’un moment particulièrement difficile. Une fois le film terminé, il les a entendus discuter dehors. "Je me souviens très bien que l’un d’eux a dit : “Ce qu’il nous faut vraiment, c’est plus de plans de nuages qui défilent lentement !” Et ils ont tous les deux ri. Ils ont dit ça juste devant moi. Ils se moquaient bien de savoir qui j’étais. Je me souviens juste m’être dit : “Ouah, personne ne comprend !" C'est exactement ce qui s'est passé.

Warner Bros.

"Warner n’a jamais compris ce qu’ils avaient entre les mains"

Sorti sur les écrans aux Etats-Unis en septembre 2007, deux ans après la fin du tournage et un an après la date de sortie initialement prévue, L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford n’a été projeté que dans cinq salles, et n'a rapporté que 147.812 dollars lors de son premier week-end d’exploitation.

Il a ensuite été diffusé sur 301 écrans et a finalement rapporté un peu plus de la moitié de son budget, avec un chiffre d’affaires mondial de 15,3 millions de dollars. En France, il n'a même pas attiré 300.000 spectateurs, malgré la promesse de sa tête d'affiche. C'est dire le désastre...

"Warner a vraiment maltraité ce projet et n’a jamais compris ce qu’ils avaient entre les mains. Ça m’a toujours complètement déconcerté, car le scénario est une adaptation très fidèle du livre, et le film est exactement le scénario. Je ne sais pas à quoi ils s’attendaient" commentait Hugh Ross. La famélique combinaison de salles à sa sortie est un choix pur et simple du studio, qui n'avait aucune confiance en lui : pour torpiller la carrière d'un film, on ne s'y prendrait pas autrement.

Depuis sa sortie et son destin commercial cabossé, le film a bénéficié par bonheur d'un bouche à oreille largement favorable, pour lui accorder au bout du compte toute la place qu'il mérite : celle d'être un des plus grands et plus beaux films de ces vingt dernières années.

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