Retour en 1996. La cérémonie des Oscars est marquée par le triomphe de Braveheart de Mel Gibson, avec 5 récompenses à la clé dont celle de meilleur film et meilleur réalisateur. Sont également distingués, cette année-là, Nicolas Cage pour son rôle d'alcoolique dépressif dans Leaving Las Vegas ou encore Susan Sarandon pour son rôle de visiteuse de prison dans La Dernière Marche de et avec Sean Penn.
Une première historique dans la catégorie Oscar du Meilleur film étranger
Et au sein de ce palmarès figure également un nom que beaucoup ont probablement oublié aujourd'hui, celui d'une certaine Marleen Gorris ! Et pourtant, cette cinéaste originaire des Pays-Bas rentre dans l'Histoire, ce 25 mars 1996, puisqu'elle devient la première femme réalisatrice primée des Oscars, pour une oeuvre de fiction, Antonia et ses filles, dans la catégorie Meilleur film en langue étrangère.
Pour être précis, notons que des réalisatrices ont reçu précédemment des Oscars, mais dans une catégorie hors fiction, de documentaire, genre dans lequel les cinéastes femmes sont historiquement davantage représentées.
Il faudra ensuite attendre 2010 pour qu'une réalisatrice attire réellement le feu des projecteurs sur ses récompenses, en la personne de Kathryn Bigelow, qui reçoit à la fois l'Oscar du meilleur film et de la meilleure réalisatrice pour Démineurs (un total de 6 statuettes pour le film).
Pourquoi le film Antonia et ses filles a-t-il convaincu l'Académie des Oscars ?
Mais venons en au film primé, Antonia et ses filles, et que Tamasa Distribution ressort cette semaine au cinéma en France, 30 ans après sa sortie initiale. Pourquoi ce long métrage venu des Pays-Bas a-t-il séduit les votants des Oscars ? Et pourquoi aujourd'hui, mérite-t-il notre attention ?
Antonia et ses filles est une fresque comme on en a rarement vue à l'époque, et encore actuellement. C'est un film résolument féminin, et féministe. On y voit une matriarchie, un système où les femmes ont le rôle principal dans la famille.
Une histoire centrée sur des femmes donc, une mère, sa fille, et une famille qu'elles vont fonder petit à petit, entre famille naturelle et famille choisie. L'intrigue commence à la fin de la guerre, et va se dérouler sur 40 ans, pendant lesquels, tout arrive : amour, mort, travail, religion, sexe, haine et vengeance, mais aussi philosophie, courage et poésie…
"Montrer qu’on pouvait raconter une histoire intéressante sur la vie des femmes"
Lors de la promotion du film à la télé australienne, Marleen Gorris avait expliqué ses intentions en ces termes : "Ce que j’essayais de faire, c’était de montrer qu’on pouvait raconter une histoire intéressante sur la vie des femmes. Ce ne sont pas seulement les histoires des hommes qui sont intéressantes, c’est aussi la vie des femmes. (...)
Ce n’est pas vraiment un film réaliste. Je le vois un peu comme une sorte de conte de fées, parce que ce n’est pas comme si ces femmes étaient tout à fait normales. Elles sont plus grandes que nature. Elles ressemblent plus à des personnes qu’on aimerait être, et on sait qu’on ne l’est pas... Mais elles sont tellement agréables à regarder. Parce que ne serait-ce pas formidable si nous étions comme ça ?"
Une autre interview de Marleen Gorris lors de la sortie d'Antonia et ses filles, pour le JT de France 2
Antonia et ses filles marque dans sa façon d'aborder les notions de résilience, et de tolérance. Lorsque la fille d'Antonia, Danielle (jouée par Els Dottermans) tombe amoureuse d'une femme, à aucun moment, cela devient un sujet ou un problème. Ce qui fait d'Antonia et ses filles un des rares films représentant un couple lesbien à l'écran, à l'époque. Cette femme fait aussi le choix d'élever un enfant sans mari. Le film a aussi marqué car il montre plusieurs scènes de violences sexuelles.
Il est à noter que le film, bien qu'oublié de beaucoup aujourd'hui, avait tout de même réalisé 150 000 entrées lors de sa sortie en France ! Il reste à ce jour le plus grand succès pour un film néerlandais dans l'Hexagnone.
La critique n'avait pas été tendre pour le film, d'aucuns le considérant caricatural ou binaire. Aux Pays-Bas, la critique lui a reproché une certaine niaiserie, comme Harry Bos l'explique dans un bonus DVD du film. Et la carrière du film a commencé d'une façon étonnante, qui a crispé une partie de la critique à l'époque.
Avant l'Oscar, un gros coup de comm au Festival de Cannes 1995
Comme on l'apprend dans un bonus DVD du film, édité cette année par Tamasa, la première projection du film en France s'est passée dans des conditions très spéciales, en non mixité. Il ne s'agissait pas d'une projection pour le public, mais une séance destinée aux professionnels du cinéma au Marché du film de Cannes.
Tamasa
"La première projection du film a lieu en 1995 pendant le Festival de Cannes. C'est une projection uniquement accessible aux femmes. Donc c'est évidemment, rétrospectivement, on peut considérer que c'est un énorme coup de publicité, parce que du coup tout le monde parle du film. (...) C'est une stratégie de marketing absolument remarquable. Cette projection a suscité pas mal de débats. Pas mal d'hommes sont très fâchés de ne pas pouvoir voir le film."
Cette séance a donné lieu à un article dans les colonnes de Libération, pour demander à la réalisatrice Marleen Gorris, les raisons de cette projection réservée aux femmes. "Je n'ai rien à voir avec ça. C'est la directrice des ventes qui a pris cette décision pour faire un coup autour du film. Vous savez, c'est difficile d'attirer l'attention du public cannois sur un film néerlandais. Ici, les gens s'intéressent au premier chef aux films français ou américains. Disons anglo-saxons, et quand on vient d'un petit pays, c'est difficile."
A propos des critiques émises sur cette projection, elle répond : "Moi je trouve que ce genre de réaction en dit long sur les hommes. Il y aura d'autres projections et là ils pourront y aller.
De toute façon, quel que soit le genre de film que je fais - mon premier film remonte à 1982 - ça ne plaît pas aux hommes. Ils se sentent exclus, mais je n'y peux rien. Aujourd'hui, 99% des films sont faits par des hommes et sur des hommes, et si moi je consacre mes films aux femmes, c'est immédiatement considéré comme un crime impardonnable. Ils se sentent de plus en plus menacés. C'est mauvais signe pour eux. J'ai sans doute brisé un tabou."
Marleen Gorris a toujours eu une étiquette de cinéaste féministe, dès ses premiers films. L'été dernier, le distributeur Extralucid avait sorti ses deux premiers longs métrages : Le Silence autour de Christine M. et Miroirs brisés. Tous deux seront prochainement édités en DVD, et il se murmure qu'un autre film rarement montré de Marleen Gorris pourrait ressortir en 2027.
Marleen Gorris a décidé d’arrêter sa carrière en 2017.
Antonia et ses filles de Marleen Gorris, avec Willeke Van Ammelrooy, Els Dottermans, Veerle Van Overloop, est ressorti au cinéma le 5 aout 2026. Une édition DVD / Blu-Ray est également disponible, édité par Tamasa.