"C’est une attitude dangereuse, restrictive, intolérante" : il y a 33 ans, Martin Scorsese envoyait une féroce charge contre le New York Times
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En 1993, le New York Times publia un article critiquant Federico Fellini et certains autres films en langue étrangère, les qualifiant de "difficiles à apprécier". Choqué, Martin Scorsese envoya une incroyable lettre en réponse, restée célèbre...

La jeune génération se souvient forcément de la très vive polémique et la vague de protestations qui avaient suivi les propos de Martin Scorsese concernant les films Marvel, en 2019. Suite à une interview donnée au magazine américain Empire, ce dernier estimait que les films de super-héros "n'étaient pas du cinéma".

Le cinéaste s'en était longuement expliqué ensuite dans une lettre ouverte dans les colonnes du New York Times, intitulée "J'ai dit que les films Marvel n'étaient pas du cinéma. Laissez-moi expliquer". Démarche louable et salutaire, qui n'avait malgré tout pas forcément calmé les ardeurs des fans de l'écurie Marvel. Ironiquement, c'est dans ce même journal que Scorsese fit paraître une lettre restée très célèbre, vingt-six ans plus tôt.

Une nouvelle intolérance culturelle ?

Immense cinéaste, mondialement connu, Federico Fellini meurt le 31 octobre 1993. Quelques jours plus tard, le 7 novembre, le New York Times publie dans sa rubrique "The Week in Review" un article du journaliste Bruce Weber intitulé "Excuse Me; I Must Have Missed Part of the Movie".

Weber y cite Fellini comme exemple d'un cinéaste dont le style gênerait la narration, rendant ses films peu accessibles au public, et élargit son propos à d'autres artistes exigeants comme Ingmar Bergman, James Joyce, Thomas Pynchon, Bernardo Bertolucci, John Cage, Alain Resnais et Andy Warhol.

Le timing de cet article choqua profondément, car publié à peine quelques jours après un immense hommage funéraire rendu à Fellini à Cinecittà, devant des dizaines de milliers de personnes venues pleurer sa disparition. Scorsese, admirateur déclaré du maître italien, a alors envoyé une lettre au courrier des lecteurs, publiée le 19 novembre 1993, et intitulée "Pourquoi faire de Fellini le bouc émissaire d'une nouvelle intolérance culturelle ?"

"Ce n’est pas l’opinion qui me dérange", écrit Scorsese en réponse. "Mais l’attitude sous-jacente envers l’expression artistique qui est différente, difficile ou exigeante. Était-il nécessaire de publier cet article quelques jours seulement après la mort de Fellini ? Je trouve que c’est une attitude dangereuse, restrictive, intolérante. Si telle est l’attitude envers Fellini, l’un des grands maîtres, et le plus accessible qui soit, imaginez quelles chances ont les nouveaux films et cinéastes étrangers dans ce pays.

Ça me rappelle une pub pour de la bière diffusée il y a quelque temps. La pub commençait par une parodie en noir et blanc d’un film étranger — manifestement un mélange de Fellini et de Bergman. Deux jeunes hommes la regardent, perplexes, dans un magasin de vidéos, tandis qu’une jeune femme qui les accompagne semble plus intéressée. Un titre apparaît : "Pourquoi les films étrangers doivent-ils être si étrangers ?" La solution consiste à ignorer le film étranger et à louer une cassette d’action et d’aventure, pleine d’explosions, au grand dam de la jeune femme".

"La manière américaine est-elle la seule façon de raconter des histoires ?"

Scorsese souligne les problèmes que pose cette publicité en apparence inoffensive : "Il semble que cette publicité établisse un lien entre les femmes et les films étrangers en leur attribuant des connotations "négatives" : faiblesse, complexité, ennui. Moi aussi, j’aime les films d’action et d’aventure. J’aime aussi les films qui racontent une histoire, mais la manière américaine est-elle la seule façon de raconter des histoires ?"

Scorsese termine sur une note plus large et même politique, se demandant si cette forme de fermeture d'esprit est ce que l'on souhaite transmettre aux générations futures, et qui a le droit de décider ce que "nous", collectivement, sommes ou devrions être culturellement. 33 ans après, ses considérations restent plus que jamais pertinentes.

Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.
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