Histoires de la nuit avec Hafsia Herzi et Benoît Magimel : comment transformer un livre réputé inadaptable en un film intense ?
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Après "Ava" et "Les Cinq diables", Léa Mysius revient au cinéma avec "Histoires de la nuit", d'après le roman réputé inadaptable de Laurent Mauvignier. Et elle nous explique comment elle s'est approprié ce thriller.

Par Maximilien Pierrette

Ça parle de quoi ?

Nora, Thomas et leur fille Ida vivent dans une ferme isolée avec pour seule voisine, Cristina, une peintre italienne. Alors que tout le monde prépare une soirée d’anniversaire surprise pour Nora, trois hommes rôdent autour de la maison et s’invitent à la fête, faisant surgir des secrets bien gardés…

Histoires De La Nuit
Histoires De La Nuit
Sortie : 16 septembre 2026 | 1h 54min
De Léa Mysius
Avec Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon
Presse
3,1
Spectateurs
3,0
Séances (496)

Retiens la nuit

En 2027, cela fera dix ans que Léa Mysius s'est faite remarquer avec Ava, son premier long métrage après une poignée de courts. Un drame sur fond de passage à l'âge adulte qui flirtait avec le fantastique par instants et révélait une nouvelle voix à suivre. Moins d'une décennie plus tard, elle nous présente son troisième film : Histoires de la nuit, adaptation du roman homonyme de Laurent Mauvignier, qui lui permet de s'essayer au thriller et de continuer à faire son petit bonhomme de chemin au Festival de Cannes.

Après la Semaine de la Critique (Ava) et la Quinzaine des Cinéastes (Les Cinq diables), c'est en Compétition qu'elle a a dévoilé ce troisième long métrage haletant, entourée par Hafsia Herzi, Bastien Bouillon, Benoît Magimel et Monica Bellucci. Et c'est à quelques heures de fouler le tapis rouge que la réalisatrice et scénariste nous a raconté de quelle manière elle s'est emparée de ce livre qu'on disait inadaptable.

AlloCiné : Qu'avez-vous vu dans le roman de Laurent Mauvignier, qui était à la fois dans la continuité de ce que vous avez fait jusqu'ici tout en présentant des nouveaux défis pour vous ?

Léa Mysius : C'est vrai qu'il y avait des liens très forts avec Les Cinq Diables, si bien qu'à un moment, j'ai hésité en me demandant si ça n'était pas trop proche. Puis je me suis dit que les cinéastes avaient des obsessions (rires) Et que ce serait un genre différent. Et c'est vraiment très différent, à tel point que je n'aurais jamais osé écrire ça seule. Donc c'était très libérateur d'avoir ce livre, parce que j'ai osé des choses : aller plus dans le thriller, qu'il y ait des flingues... Autant de choses que je ne me serais jamais permises je pense.

Vous avez parlé de la peur cette histoire seule, et pourtant c'est le premier de vos films que vous écrivez sans Paul Guilhaume, co-scénariste de vos deux précédents longs métrages. Ça a changé beaucoup de choses pour vous ?

Pas tellement. On se sent évidemment seul quand on écrit, mais j'avais des lecteurs : le producteur Jean-Louis Livi a beaucoup lu, mais Paul aussi. En sachant que, lorsque nous travaillions ensemble, il n'a jamais écrit : on discutait beaucoup et il me donnait plein d'idées. Il est aussi le chef opérateur de mes films, dont celui-ci, et là il voulait avoir plus de recul, être plus vierge au moment d'arriver, ce que je trouvais bien. Mais c'est plus avec le producteur que j'ai travaillé sur le scénario, et je ne me sentais pas complètement seule car il y avait le livre.

"Je n'aurais jamais osé écrire ça seule"

Avez-vous consulté Laurent Mauvignier sur votre adaptation de son livre ?

Oui, et il était très content. Il ne s'est pas senti trahi, donc c'était super, et il a fait des petits retours qui m'ont bien aidée, car ça n'était pas une version terminée que je lui avais montrée.

Est-ce qu'il était conscient que son roman avait la réputation d'être inadaptable ?

Oui je crois, et c'est quelque chose que j'avais lu aussi, après m'être engagée sur le projet (rires) Mais j'ai l'impression qu'on le dit souvent des grands romans, et ce qui est intéressant dans son livre, c'est l'aspect purement littéraire, sa manière de se plonger dans les personnages, avec des flashbacks. Or, j'ai fait le choix de ne pas du tout aller là-dedans, comme ça je ne vais pas sur le même terrain que lui. Mais son histoire est géniale, ses personnages sont géniaux, il sait mettre la tension en place... Ce sont des choses que j'ai essayé de garder en les tirant vers moi, pour que ça reste un film d'auteur.

Le fait de ne pas avoir recours aux flashbacks, qui ont généralement valeur de vérité, ça vous permettait aussi d'impliquer davantage le spectateur en le laissant aller chercher certaines réponses lui-même.

Complètement ! Et là j'ai l'impression de beaucoup jouer sur le mystère : dès le début, je laisse plein d'indices, de sorte à ce que l'on puisse soupçonner tout le monde, car c'est ce qui m'intéressait. Et, contrairement à la littérature, nous ne sommes pas dans la tête des gens, c'est aussi l'un des pouvoirs du cinéma : celui de l'incarnation. On se demande toujours qui sont les personnages d'Hafsia Herzi ou Benoît Magimel et, même dans les silences, le spectateur doit être toujours actif, et pas juste là à attendre qu'on lui délivre des informations.

Le Pacte

Au-delà des flashbacks, quels sont les plus gros changements que vous ayez faits ?

J'en ai beaucoup fait sur les personnages et leur passé, car on apprend quand même quelques petites choses. Mais aussi sur les images qu'on a quand on le lit : par exemple, Christina est rousse avec des colliers de toutes les couleurs, et elle peint une femme rouge, mais j'ai changé tout ça. Dans le livre, le personnage d'Hafsia est une blonde, grande gueule, qui fume des clopes avec des jeans moulants, mais pas dans le film. J'ai changé des choses et, même si je pense ne pas le trahir, je n'y suis pas restée fidèle. C'est même pour cela que j'ai changé des prénoms [Marion devient ainsi Nora, ndlr], car ce sont d'autres personnages pour moi.

La séquence avec l'espace liminal était-elle dans le livre ? Car ça amène le film sur un terrain proche du fantastique et rappelle ce que vous avez fait dans "Ava" et "Les Cinq diables", et vous parliez tout à l'heure des obsessions des cinéastes.

Tout à fait, c'est aussi grâce à ça que c'est devenu mon film. Le cinéma est formel dans le sens où il y a des images et du son en plus de l'écriture, et je voulais créer mes propres images. Même si l'action se déroule dans la campagne française, je voulais que ce soit très moderne - car l'un n'empêche pas l'autre. Donc j'ai rajouté TikTok et les réseaux sociaux qui n'étaient pas dans le livre, pour pouvoir parler d'aujourd'hui, de cette enfant qui va sur TikTok, qu'il y ait la radio et la télé tout le temps pour que le monde extérieur ne cesse de pénétrer cette campagne.

Les personnages sont isolés mais, comme tout le monde en fait, ils sont connectés au monde. Et le passage avec l'espace liminal c'est aussi ça : parler de l'inquiétude du monde moderne. Dans le livre, quand on est plongés dans le récit, on ressent l'angoisse avec les phrases très très longues de Laurent qui s'étirent. Moi je voulais distordre le temps et l'espace, et c'est une manière que j'ai trouvée pour le faire, un peu comme, quand on est stressé, le temps semble se figer ou s'accélérer d'un coup. C'était une façon de ressentir physiquement les choses : même si on est en huis clos, on voyage quand même.

"Même si je pense ne pas trahir le roman, je n'y suis pas restée fidèle"

Ça va avec le fait qu'on ne peut pas mettre vos films dans une case : les deux précédents ne sont pas uniquement des drames, celui-ci pas seulement un thriller. Est-ce que vous réfléchissez en termes de genre quand vous abordez un nouveau projet ?

Oui, je savais qu'il y avait du fantastique dans Les Cinq diables, qu'on était dans le thriller avec Histoires de la nuit, donc je sais quand je m'attaque à un genre, mais ça ne m'intéresse pas d'en suivre les codes. Mais les utiliser pour jouer avec, beaucoup plus. Ce qui m'intéressait ici, c'est qu'il y avait cette notion de thriller dès le départ, avec de la tension et des frissons, mais je voulais en profiter pour parler de ces gens-là. Je voulais raconter une histoire, que ce soit un drame, qu'on puisse s'attacher à tout le monde.

Je voulais que ce soit complexe et nuancé, qu'il n'y ait pas de méchant ou de gentil, que ce ne soit pas manichéen. Il était important pour moi que ce soit comme un fait divers, qu'on puisse connaître ces gens.

Vous évoquiez tout à l'heure les changements que vous avez faits avec le personnage de Monica Bellucci, et ça va pour moi avec un autre point commun entre vos films : le fait qu'il y ait toujours une couleur dominante. Le bleu turquoise qu'on retrouve sur l'affiche dans "Ava", cette teinte rougeoyante et flamboyante dans "Les Cinq diables", un bleu nuit, ici, évidemment. Est-ce que c'est aussi comme cela que vous abordez un film, en cherchant à lui donner une teinte ?

Bien sûr ! C'est un travail qu'on fait avec Paul Guillaume, le chef opérateur, Esther Mysius, la cheffe décoratrie ou Judith De Luze, la costumière, parce que ça va ensemble. On en revient à l'importance de l'image. L'idée, là, c'était d'avoir beaucoup de noir, à l'image de ce tableau avec cette déchirure de lumière au milieu. Et j'aimais bien l'idée du doré aussi. C'est très inspiré des taches rouges des éoliennes, et c'était vraiment important pour moi.

C'est aussi inspiré des peintures noires de Goya, de pas mal d'autres peintures, mais aussi de la photographie, et notamment le travail de Bill Hanson qui est un photographe australien et fait des photos sublimes de nuit. Je voulais que le film ne soit pas propre mais réaliste, naturaliste presque. Donc je voulais absolument tenir les couleurs.

Le Pacte

C'était pour de se démarquer du film précédent ?

Peut-être oui, mais je ne voulais pas que la violence soit montrée de manière propre, qu'on égorge des gens et que ce soit marrant. Ça peut l'être, surtout qu'on est dans un film de genre et que je pense que des gens vont rigoler à certains moments, car la violence crée le rire. Mais je ne voulais pas aller vers ça, parce qu'on tombait trop dans le film de genre, et ça aurait pu basculer. Je voulais que les choses soient sérieuses : pas dans le sens où il n'y aurait pas d'humour, parce qu'il y en a quand même, mais en restant sur cette idée que ceci peut arriver.

La musique joue aussi un rôle très important. A quelle étape de vos projets intervient-elle ?

J'ai fait mes trois films avec la compositrice Florencia Di Concilio, donc on se connaît bien, et elle est géniale. Je lui fais lire le scénario, donc on commence déjà à parler des instruments qui nous intéressent : ici on a notamment parlé d'instruments à vent et c'est la clarinette qui s'est imposée sur le tard, il y a aussi des cordes... Mais là, et même pendant le tournage, je lui disais que je voulais un thème, que ce soit beau, qu'il y ait du romanesque aussi, pour qu'il y ait de l'émotion et pas que de la musique tendue.

Ce qu'on a fait, du coup, c'est qu'au début la musique est tendue parce qu'il ne se passe pas grand-chose mais qu'il faut qu'on sente qu'il va se passer quelque chose. Donc la musique aide. Et au fur et à mesure que le film se déploie et que l'angoisse monte, elle devient beaucoup plus mélodieuse et le thème se développe. Toujours avec cette volonté qu'il y ait de l'émotion et qu'on soit avec les personnages. Qu'on puisse aussi pleurer, ne pas avoir de peur.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 22 mai 2026

Maximilien Pierrette
Maximilien Pierrette
-Rédacteur cinéma
Boulevard de la mort, Marie-Antoinette, Leto, Paterson ou Mademoiselle côté salles. Bill Murray & Tilda Swinton, Jodie Foster, Park Chan-wook, Eva Green, Joachim Trier ou, récemment, Adam Driver, côté interviews : certaines de ses plus belles séances et rencontres ont eu lieu sur la Croisette.