Harold Becker, toujours en vie du haut de ses 97 ans, est un réalisateur hélas totalement méconnu du grand public. Formé à la photographie au prestigieux Pratt Institute, avant de devenir designer et photographe de plateau, il quitta les Etats-Unis après la réalisation de nombreux documentaires, court métrages et publicités, pour s'établir en Angleterre. C'est dans ce pays qu'il a tourné son premier long métrage, The Ragman's daughter, en 1972.
Présenté au Festival de Venise, le film, qui suit un couple de malfaiteurs dans sa cavale, connaît un certain succès critique et publique en Grande-Bretagne. Il lui faudra sept ans pour repasser une deuxième fois derrière la caméra pour un long métrage.
Becker s'est distingué dans sa carrière par une grande versatilité de genres tout en gardant un fil conducteur autour du polar psychologique et moral : le drame militaire Taps (1981), qui offre leurs premiers grands rôles à Sean Penn et Tom Cruise; le film sportif Vision Quest (1985), puis le néo-noir Mélodie pour un meurtre (1989), énorme succès qui relance la carrière d'Al Pacino. Malice (1993), City Hall (1996) et Mercury Rising (1998) ont confirmé sa réputation de cinéaste capable de diriger de grandes stars hollywoodiennes.
Une histoire glaçante
Discret et peu médiatisé, Becker a incarné un artisanat classique : rigueur narrative, direction d'acteurs précise et sens aigu de la tension dramatique, plutôt qu'une signature stylistique tapageuse. C'est pourtant bien des années avant, en 1979, qu'il a signé ce qui est sans doute son chef-d'oeuvre, un extraordinaire film, irrigué par une tension assez phénoménale : The Onion Field, hélas traduit en France sous un titre affreusement banal, Tueur de flics.
L'histoire ? Los Angeles, années 1960. Deux policiers en patrouille, partenaires et amis, interceptent une voiture suspecte lors d'un contrôle de routine. En quelques secondes, la situation bascule : les deux hommes se retrouvent désarmés, kidnappés par deux petits criminels aux abois, décidés à ne rien laisser au hasard. Le trajet nocturne les mène loin de la ville, jusqu'à un champ d'oignons isolé, quelque part dans la campagne californienne. Là, dans l'obscurité et le silence, une décision funeste va se prendre. Une décision qui va bouleverser à jamais la vie de ceux qui y survivront...
Les années 70 sont une période absolument passionnante pour le genre du polar. Une période où naissent des oeuvres mettant en scène des personnages très ambiguës, à la morale trouble ou basculant franchement de l'autre côté de la barrière, transgressant les codes; où les lignes entre le Bien et le Mal deviennent floues et poreuses. Des univers sombres et désespérés, où les représentants de la loi eux-mêmes ont perdu tout repère et sont complètement déboussolés.
Black Marble Productions
Un quotidien loin des figures à la Dirty Harry
C'est précisément dans cette veine que s'inscrit The Onion Field, basé sur un récit écrit justement par un ancien flic, Joseph Wambaugh, qui avait exercé dans les années 60 avant d'arrêter sa carrière en 1974 pour entamer brillamment celle d'écrivain à succès.
"Wambaugh a toujours voulu décrire le quotidien des flics, on est très loin des figures héroïques comme un Dirty Harry" commente Jean-baptise Thoret. "C'est un quotidien parfois misérable, décevant. En fait il a écrit deux types de textes dans sa carrière. D'un côté, ce qui a été directement inspiré de sa propre expérience de flic. Et de l'autre, presque des romans documentaires. The Onion Field appartient à cette catégorie, puisque basé sur un fait divers qui a défrayé la chronique en 1963. Ca a même été un cas d'école dans les annales judiciaires".
Un film que l'historien et réalisateur place d'ailleurs volontiers dans la catégorie des true-crime flirtant avec le documentaire, à l'instar du chef-d'oeuvre De sang froid de Richard Brooks, adapté du roman enquête de Truman Capote. Ou encore des Tueurs de la lune de miel de Leonard Kastle. "Harold Becker reprend cette lignée là, à mi chemin de la fiction et du documentaire" poursuit Thoret.
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Wambaugh ne se contente pas de recueillir les fruits du succès de ses romans. Il s'implique aussi énormément sur les adaptations de ses oeuvres, comme l'explique le critique Samuel Blumenfeld : "lorsque The Onion Field est réalisé en 1979, il est une star des Lettres américaines. Mais il est aussi connu pour largement s'impliquer dans les adaptations de ses livres. Il a ainsi collaboré sur quatre longs métrages, ainsi qu'un téléfilm, The Blue Knight, et même une série TV, The Police Story".
Avec l'aide de son épouse, productrice du film, Wambaugh s'est chargé de trouver lui-même le financement du film, qui était de 2,6 millions de dollars. Un budget réuni d'ailleurs auprès... d'une trentaine d'investisseurs. Et c'est même lui qui recrute Harold Becker pour le placer aux manettes de la réalisation.
The Onion Field est un film passionnant à plus d'un titre. Pour l'histoire, déjà, particulièrement sordide et surtout basée sur une histoire vraie, survenue en 1963. "A cette époque, jamais il n'était encore arrivé que deux flics soient kidnappés et l'un d'eux abattu. Ce qui avait particulièrement frappé les esprits, c'est que l'un des deux policiers avait donné son arme. Or, aux yeux de ses collègues, il avait commis l'irréparable. Jamais un policier ne doit donner son arme. Ce flic a par la suite complètement sombré, ce qui est très bien montré dans le film. L'autre aspect qui a fait basculer ce fait divers dans la légende, c'est que ces deux truands avaient fait traîner la Justice pendant sept ans, pour échapper à la chaise électrique".
Le film ne se contente effectivement pas de raconter un fait divers : il explore les failles d'un système judiciaire mis à très rude épreuve, la culpabilité qui ronge un homme en silence, et la longue traque de la vérité derrière les portes des tribunaux.
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"C'est un comédien difficile à caster"
Et pour servir ce récit, un fabuleux casting, qui constitue la seconde force du film. D'abord un extraordinaire James Woods, dans le rôle de l'un des truands aussi vicieux que supérieurement intelligent. L'acteur était débutant, et n'avait pas encore tourné ses futurs très grands films des années 80 que seront Videodrome, Il était une fois en Amérique ou Salvador.
"A l'époque, le nom de James Woods ne va absolument pas de soi. C'est un comédien difficile à caster" commente Blumenfeld. "Il a pourtant su ce qui faisait l'essence d'un criminel, même s'il n'a pas le physique du vrai personnage. Il véhicule parfaitement cette dimension meurtrière sourde, qui le rend inquiétant".
Face à lui, plus en retenu, un sensationnel John Savage dans le rôle du flic tourmenté. L'acteur se trouve à ce moment là dans un état de grâce artistique, où il enchaîne en moins de trois ans trois oeuvres majeures : Voyage au bout de l'enfer de Michael Cimino, Tueur de flic et Hair de Milos Forman.
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Un souci du réalisme très fort
Au-delà de sa mise en scène au cordeau, Harold Becker tenait à un réalisme très fort pour son film, et c'est la troisième grande force de l'oeuvre. Le choix le plus marquant de cette démarche a été de tourner directement dans les décors authentiques de l'affaire : vrais tribunaux, vrais commissariats, vraies prisons et rues réelles à Valencia, Los Angeles, Maricopa et Taft, en Californie.
Le site même de l'enlèvement des deux policiers — à l'angle de Carlos Avenue et N. Gower Street à Hollywood — a été utilisé tel quel pour le tournage. Cette contrainte économique (le film disposait d'un budget très serré, rappelons-le) est devenue un choix esthétique : construire des décors était inutile puisque les lieux réels existaient encore, ce qui réduisait les coûts tout en renforçant l'authenticité. Certains employés des lieux utilisés, tels que le personnel de tribunaux, de commissariats, ont eux-mêmes été engagés comme figurants dans les scènes qui s'y déroulaient, brouillant encore la frontière entre reconstitution et document.
The Onion Field a été un succès commercial très honorable, avec des recettes au box office proche des 10 millions de dollars. Un résultat solide compte tenu du sujet difficile (un true-crime sombre et sans concession) et du mode de financement artisanal du projet par Wambaugh lui-même. Le film a largement rentabilisé sa mise, en plus de lancer la carrière de James Woods et de recueillir des critiques élogieuses.
A en juger par le nombre famélique de notes sur la fiche du film (à peine 62 !), il reste encore un sacré travail d'évangélisation autour de cet extraordinaire film, à voir en VOD ou en DVD/ Blu ray.