“C’est l’expérience la plus difficile de ma carrière” : sorti il y a 44 ans, ce rarissime western est l’un des films les plus importants des années 80
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Western extrêmement rare sorti en 1982, tiré d'un fait divers réel et porté par l'acteur Edward James Olmos l'année même où il venait de tourner "Blade Runner", "La Balade de Gregorio Cortez" est enfin visible chez nous. Une découverte majeure.

American Playhouse

Âgé de 79 ans, Edward James Olmos a su se bâtir, en plus de cinquante ans d'activité, une carrière respectée et très respectable, en plus d'avoir largement su gagner la reconnaissance de ses pairs. Débutant sur les planches dans les années 60, il apparaît dans les années 70 dans les séries TV à succès de l'époque : Kojak, Starsky et Hutch, Hawaï Police d'état ou encore CHiPs !

"Un des films les plus passionnants du cinéma indépendant américain des années 80"

En 1978, il se distingue à Broadway avec le spectacle musical Zoot Suit, qui lui vaut une nomination aux Tony Awards. Celui qui incarnera un inoubliable commandant Adama dans la série Battlestar Galactica trouva sa première consécration auprès du grand public en incarnant en 1982 l'inspecteur Gaff, adepte d'origamis, dans le chef-d'oeuvre Blade Runner.

Alors qu'il est en pleine ascension en tant qu'acteur, il décide de se lancer dans l'un des projets les plus ambitieux de sa carrière : en rassemblant un groupe restreint de cinéastes – dont Robert M. Young, le réalisateur d’Alambrista!, qui obtiendra la caméra d'or au festival de Cannes en 1978 et la productrice Moctesuma Esparza, Olmos et son équipe porte à l’écran en 1982 un extraordinaire western, La Balade de Gregorio Cortez, adapté d'un livre écrit par Américo Paredes, With His Pistol in His Hand: A Border Ballad and Its Hero, publié en 1958.

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"C'est l'un des films les plus passionnants du cinéma indépendant américain des années 80, signé par Robert M. Young" commente Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma, critique et réalisateur. "Il fait partie des cinéastes relativement méconnus, comme John Sayles par exemple. Il a réalisé une quinzaine de films, mais La Balade de Gregorio Cortez est son film le plus important. Alambrista !, pour lequel il remporta la caméra d'or au festival de Cannes en 1978, racontait l'histoire d'un péon mexicain qui décidait de franchir la frontière des Etats-Unis pour subvenir aux besoins de sa famille".

Une toile de fond que cette oeuvre partage en partie avec La Balade de Gregorio Cortez. A une nuance près : le récit de ce film est tout à fait authentique. Des deux côtés de la frontière, Gregorio Cortez est une légende, un héros d'une folk song, comme le rappelle d'ailleurs cette page dédiée à cette figure sur le site de la Texas State Historical Association. Ce paysan mexicain fut victime d'une terrible injustice se déroulant dans le climat de tension et de haine raciale qui régnait au Texas. En 1901, il fut accusé du meurtre d'un shérif. Prenant rapidement la fuite, il fut alors pris en chasse par des hordes de Texas Rangers, bien décidés à le capturer mort ou vif.

En voici la bande-annonce..

Un film fondateur du Chicano Cinema

Lorsque la productrice et l'acteur Edward James Olmos, d'origine mexicaine, se sont associé au réalisateur Robert M. Young pour porter à l’écran l'histoire de Gregorio Cortez, leur intention était de mettre en avant une perspective longtemps marginalisée dans le western.

Le film a en effet opéré une réinterprétation audacieuse d’un genre typiquement américain, dont l’histoire avait longtemps été entachée par des représentations problématiques des personnages de couleur. Une oeuvre séminale, fondatrice, d'un mouvement baptisé Chicano Cinema, qui sera poursuivi avec des oeuvres telles que El Norte de Gregory Nava en 1984, American Chicano de Cheech Marin en 1987, ou Envers et contre tous de Ramon Menendez l'année suivante.

"Dans le western, le motif du fugitif est une chose que l'on a vu un nombre incalculable de fois, que ce soit par exemple dans La chevauchée fantastique, Butch Cassidy ou Josey Wales hors-la-loi, et tant d'autres. Mais la particularité de ces films, c'est que ce sont des oeuvres américaines. Et même quand c'étaient des latinos qui fuyaient le système américain, c'était interprété par des acteurs américains blancs, comme Burt Lancaster dans Bronco Apache ou Valdez. Dans La Balade de Gregorio Cortez, on a pour la première fois un acteur latino" précise Jean-Baptiste Thoret.

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"Une authenticité sans pareille que je n’avais jamais connue auparavant dans le cinéma"

L'une des forces du film est d'avoir adopté une approche narrative fragmentée, à base de séquences en flashbacks, reconstituant peu à peu le récit du drame qui s'est noué, en adoptant différents points de vue et perspectives. Le tout irrigué par une esthétique mélangeant intelligemment la fiction et le documentaire. Ce souci d'authenticité constamment recherché par Olmos et son réalisateur ont amené l'équipe du film à tourner sur les lieux mêmes des événements relatés.

"Lorsque Bob a accepté de réaliser le film et de réécrire le scénario de toutes pièces, nous nous sommes rendus ensemble sur les lieux mêmes où tout s’était passé. Nous sommes allés à Gonzales, au Texas, où Gregorio Cortez avait été capturé et emprisonné, et nous avons retrouvé la prison en question. Nous avons retrouvé sa cellule. La prison et le palais de justice étaient exactement tels qu’ils étaient en 1901, ce qui nous a procuré une authenticité sans pareille, que je n’avais jamais connue auparavant dans le cinéma" racontait Olmos dans une passionnante interview accordée en 2018 à Filmmaker magazine.

"Nous avons dû convaincre le juge du tribunal de district de Gonzales de nous laisser utiliser le palais de justice, et lorsqu’il nous a demandé quel genre de film nous tournions, Bob n’a cessé de parler en termes généraux de l’importance de notre sujet pour la communauté mexicaine-américaine et pour la culture latino-américaine, mais il n’a pas voulu citer le nom car, à l’époque, personne ne savait qui était Gregorio Cortez.

Le juge n’arrêtait pas de demander : "Comment s’appelle-t-il ?" et finalement Bob a répondu : "Il s’appelle Gregorio Cortez, mais c’est une personnalité vraiment importante…" et ce type a dit : "Stop, stop. Ça fait 35 ans que je vous attends". Il a ouvert ses armoires de classement, et dans ces armoires se trouvaient chaque témoignage et chaque article de journal de tout le pays liés au procès.

Ce juge était, sans conteste, la plus grande autorité mondiale sur cette affaire. Il considérait qu’il s’agissait de l’une des affaires les plus importantes de l’histoire des États-Unis, car c’était la première fois qu’un Latino était jugé devant un tribunal américain, et avec un interprète, ce qui était du jamais vu en 1901".

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Car il y a effectivement une grande subtilité : les échanges en espagnol dans le film ne sont pas traduits. Une volonté du réalisateur et de l'acteur, d'une importance fondamentale, parce qu'il s'agit en réalité du coeur même du drame qui s'es noué : une tragique erreur de compréhension et de traduction. "No me puede arrestar por nada" ("vous ne pouvez pas m'arrêter pour n'importe quel motif") lâche Gregorio Cortez dans le film au shérif, qui ne comprend ni parle espagnol. Des propos qui seront bien mal traduits par l'adjoint de ce dernier, en un "aucun homme blanc ne peut m'arrêter"...

"Un film d'une importance monumentale" pour Olmos

Pour Olmos, qui a mis tout son coeur et toute son âme dans ce projet, "c'est un film d'une importance monumentale", et reste l'expérience "la plus agréable et la plus difficile" de sa carrière, comme il l'expliquait dans un entretien filmé pour le compte de l'éditeur Criterion. Un film indépendant, certes, financé avec à peine un million de dollars. Mais dont la facture visuelle reste non seulement toujours soignée, mais est aussi capable d'impressionner.

"Je n'ai aucune idée de comment Michael Hausman, notre producteur exécutif, a réussi à faire tout ça. Vraiment aucune. Nous avons eu 5000 changements de costumes, 150 chevaux… des voitures et des trains d'époque, et nous avons tourné dans trois États américains. Hausman a fait un travail de production brillant, car tout ce dont nous avions besoin était toujours là" confiait Olmos dans son entretien à Filmmaker Magazine.

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L'acteur - producteur s'est quand même chargé lui même de concevoir la bande originale du film, en collaboration avec W. Michael Lewis. En raison du budget de production limité, ce duo a tenté une nouvelle approche, qui s’est également avérée moins coûteuse que de faire appel à des musiciens.

"À l’époque, on nous a critiqués parce que nous faisions de la musique électronique, mais je venais de terminer une collaboration avec Vangelis, qui avait signé deux œuvres majeures : Les Chariots de feu, qui a remporté l’Oscar du meilleur film et de la meilleure musique, et Blade Runner. Tout ce que nous avions, c’était un synthétiseur Moog. C’était vraiment rudimentaire. Maintenant que je l’écoute, je l’adore" confiait Olmos dans un autre entretien, en septembre 2018.

Il faut remercier au centuple Jean-Baptiste Thoret d'avoir enfin sorti chez nous tout récemment dans sa collection Make My Day ! ce film extrêmement rare, jamais diffusé à la télévision. Une occasion unique de découvrir ce grand film, qui mérite une très sérieuse découverte.

Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.
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