Ils suscitent la fascination mais aussi l’effroi. Au cinéma, notamment à travers l'horreur et le thriller, les personnalités complexes donnent naissance à de grands personnages. Norman Bates dans Psychose, Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux, Kevin dans Split ou encore les différentes variations du Joker, pour ne citer qu’eux.
Antagonistes emblématiques, ils partagent un point commun : tous présentent des troubles psychiatriques.
Avec la fiction, les maladies mentales ont la vie dure. C’est d'abord le cas dans la littérature, mais surtout dans le cinéma. L’image reste le média le plus puissant. Les représentations négatives influencent la perception des spectateurs, favorisant les clichés et les préjugés.
Ceux qui en payent le prix fort sont les malades eux-mêmes. Depuis plusieurs années, on parle de psychophobie - en d’autres termes, la stigmatisation des troubles mentaux.
L’association entre la maladie mentale et la violence est purement fantasmatique.
Cette représentation négative remonte au tout début du cinéma. En 1904, Edwin Stanton Porter réalise Maniac Chase - produit par l’inventeur Thomas Edison. Le film, d’une durée de 8 minutes, s’ouvre sur un patient enfermé dans une cellule de prison en tenue de Napoléon. Il faut attendre quelques secondes pour que la scène bascule dans la violence. Le personnage se jette sur l’infirmier avant d’être maîtrisé par le personnel pénitencier.
“L’association entre la maladie mentale et la violence est purement fantasmatique", rappelle Christophe Debien*, psychiatre hospitalier au CHU de Lille. "C’est l’une des principales conséquences des représentations visibles au cinéma.”
Rappelez-vous, à la fin de Psychose d’Alfred Hitchcock, le psychiatre justifie les crimes de Norman Bates en énonçant un diagnostic sur son patient. Mais les études de nombreux chercheurs américains le prouvent : les troubles psychiatriques ne favorisent, en aucun cas, les actes dangereux.
Universal Pictures
Pourquoi un tel cliché perdure ? La réponse est simple : rationaliser l’impensable. “C’est difficile d’accepter qu’en tant qu’être humain, sans d’autre explication que la maladie, on serait capable de tuer quelqu’un", explique Christophe Debien. "On préfère se rattacher à ces idées-là, ça nous rassure.”
La représentation des maladies mentales au cinéma crée également une confusion. Les troubles dissociatifs de l’identité, les personnalités multiples, la schizophrénie… toutes ces pathologies sont souvent mélangées dans un seul et même état. Les mots, eux, sont utilisés à tort et à travers.
Certains symptômes, récurrents dans les films, sont même inexacts. À l’instar de Split de M. Night Shyamalan. L’existence d’un cas comme celui du personnage de Kevin - qui a 24 personnalités - est relativement rare et sert simplement de prétexte pour un film à grand spectacle.
Lorsque Arthur imagine la présence de sa voisine tout au long du Joker de Todd Philips, il s’agit là encore d’un cliché. On le retrouve dans de nombreux films, comme Black Swan, Repulsion, Donnie Darko...
Warner Bros.
“On ne peut pas en vouloir aux scénaristes de ne pas faire des études de médecine", accorde Christophe Debien. "L’image est importante donc l’hallucination visuelle est un raccourci facile.”
Dans la schizophrénie, on parlera surtout d’hallucinations acoustico-verbales ou auditives - entendre des sons, des voix. Un symptôme que le film Clean, Shaven de Lodge Kerrigan décrit parfaitement bien.
Avec le recul, certains acteurs et actrices regrettent leur interprétation et les fausses idées qu’ils ont, involontairement, implantées dans l’esprit du public. C’est le cas de Glenn Close, engagée dans la sensibilisation sur les questions de santé mentale.
En 1987, elle tient le rôle principal de Liaison Fatale et campe Alex Forrest, une femme dépendante affective qui n’accepte pas d’être éconduite par un homme marié.
Un personnage a-t-il réellement besoin d’une maladie mentale pour être un bon méchant ?
Ce personnage est aujourd’hui considéré comme l’une des plus grandes méchantes du cinéma américain. Or, la star américaine regrette que le film ait joué un rôle important dans la stigmatisation des troubles mentaux en transformant son rôle en monstre.
“Je ne l’ai jamais imaginée comme une méchante, juste comme une femme en détresse”, insiste-t-elle dans Vanity Fair. Si c’était à refaire, Glenn Close explique qu’elle ne la jouerait pas de la même manière.
Ces représentations sensationnalistes présentent plusieurs risques. Elles peuvent favoriser l’isolement et la mauvaise image que les personnes atteintes ont d’elles-mêmes. “Surtout, ils peuvent s’éloigner des soins dont ils ont besoin”, alerte Christophe Debien.
Dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, classique de Miloš Forman, le personnel soignant et les psychiatres sont représentés comme les ennemis des patients.
United Artists
Pour changer la donne, il ne s’agit pas d’empêcher la liberté de créer des histoires. Christophe Debien insiste : il ne faut pas confondre censure et précaution.
“Loin de nous l'idée d’imposer des restrictions, mais plutôt rappeler aux scénaristes qu’ils doivent être vigilants et les questionner : un personnage a-t-il réellement besoin d’une maladie mentale pour être un bon méchant ?”
L’autre solution est aussi d’entourer, avec précaution, la sortie d’un film avec l’organisation de différents débats, de conversations autour des thématiques explorées. Rappeler, simplement, que les troubles visibles à l’écran ne sont pas représentatifs de la réalité.
Propos recueillis par Thomas Desroches.
Pour aller plus loin - la maladie mentale au cinéma, ces films qui en parlent bien :
- Clean, Shaven de Lodge Kerrigan
- Good Will Hunting de Gus Van Sant
- Le Soleil de trop près de Brieuc Carnaille
- À la folie d’Audrey Estrougo
- Le Monde de Charlie de Stephen Chbosky
- Still Alice de Richard Glatzer et Wash Westmoreland
- Une vie volée de James Mangold
*Christophe Debien est un praticien spécialisé dans la psychiatrie au CHU de Lille. Il est l'auteur du livre Nos héros sont malades, édité aux éditions Humensciences. Il est également le coauteur de la chaîne YouTube PsyLab qui vulgarise le monde de la psychiatrie avec les films et les séries.
Qu'est-ce que la Semaine d'Information sur la Santé Mentale (SISM) ?
Les Semaines d'Information sur la Santé Mentale (SISM) sont un événement annuel créé en 1990. Durant deux semaines, des associations, des professionnels de santé et des citoyens se mobilisent partout en France pour sensibiliser le grand public, informer sur les troubles psychiques, et lutter contre la stigmatisation des personnes concernées.
Quelles sont les dates de la Semaine de la Santé Mentale en 2026 ?
Le groupe Webedia-Elephant se mobilise avec Webedia for Good à l’occasion des Semaines d’information sur la santé mentale (SISM), pour la 4e année consécutive et propose du 5 au 18 octobre 2026, de nombreux articles et contenus autour de cette grande cause.
Quel est le thème de l'édition 2026 ?
Le thème de cette année est : « Pour notre santé mentale, ouvrons-nous aux arts ». Cette édition met en lumière les bienfaits des pratiques artistiques et culturelles (écriture, peinture, musique, danse, théâtre, cinéma) comme leviers de bien-être, d'expression des émotions, de réduction du stress et de vecteur de rétablissement.
Comment prendre soin de sa santé mentale au quotidien ?
Prendre soin de son équilibre psychique passe par des gestes simples et réguliers comme exprimer ses émotions par la parole avec ses proches, l'écriture ou toute autre forme d'expression créative. Maintenir des rituels de bien-être est également important (sommeil régulier, alimentation équilibrée et activité physique adaptée), tout comme s’accorder des moments de déconnexion en réduisant le temps d’écran par exemple. Enfin, il faut savoir s’entourer en conservant des liens sociaux forts pour rompre l’isolement.
Quand faut-il consulter un professionnel de santé ?
Il est recommandé de consulter dès lors que vous ressentez une souffrance psychologique qui persiste dans le temps (plus de deux semaines) et qui perturbe votre quotidien (sommeil, travail, vie sociale, relations) ou en cas de baisse d'énergie majeure, de sentiment de tristesse constant (dépression), ou d'anxiété envahissante (post-partum, stress chronique). Parler à son médecin généraliste est toujours la première étape recommandée.
Où trouver de l'aide ou un soutien de proximité près de chez moi ?
Il existe de nombreuses ressources gratuites, anonymes et accessibles pour vous orienter ou vous soutenir : votre médecin traitant, les structures publiques de secteur comme les Centres Médico-Psychologiques (CMP) qui proposent des consultations gratuites de proximité prises en charge par la Sécurité sociale, mais aussi les numéros d’urgence et d’écoute comme le 3114 (prévention du suicide), Fil Santé Jeunes au 0 800 235 236 et MonSoutienPsy.
