À l’automne 1970, Clint Eastwood entreprend le tournage d’Un frisson dans la nuit, son premier long-métrage en tant que réalisateur. Pour l’acteur, prendre cette nouvelle responsabilité répond aussi à un besoin : pouvoir décider de la manière dont ses films sont tournés.
Les grosses productions auxquelles il vient de participer ont largement nourri cette aspiration. Entre Quand les aigles attaquent, De l’or pour les braves et surtout La Kermesse de l’Ouest, Eastwood a découvert combien les moyens considérables d’un studio pouvaient s’accompagner de complications. Le western musical de Joshua Logan lui en a donné une démonstration particulièrement éprouvante.
Un réalisateur dépossédé de son film
L’une des dernières déconvenues survient alors que les caméras ont cessé de tourner. Après des mois de travail, Joshua Logan voit son montage lui échapper. Le producteur Alan Jay Lerner reprend le film, que Paramount raccourcira également par la suite, comme le raconte Turner Classic Movies. Pour Clint Eastwood, les différentes versions ne parviennent pas à sauver le résultat.
Cette bataille autour du montage prolonge une production durant laquelle l’autorité du réalisateur a déjà été fragilisée. Son remplacement est envisagé en plein tournage, tandis que les tensions et les retards s’accumulent. Logan reste finalement à son poste, mais peine à mener à bien un projet devenu extrêmement lourd.
Eastwood retiendra notamment de cette expérience l’importance de garder la maîtrise de ses choix artistiques. Pour comprendre son exaspération, il faut revenir à l’ampleur du chantier lancé pour cette adaptation d’une comédie musicale de Broadway.
Paramount Pictures
Une ville entière pour un western musical
À la fin des années 1960, les studios espèrent encore attirer les foules avec de vastes spectacles réunissant des vedettes. La Kermesse de l’Ouest s’inscrit pleinement dans cette logique : aux côtés d’Eastwood figurent Lee Marvin et Jean Seberg, dans un western où les personnages poussent régulièrement la chansonnette.
Pour accueillir leurs aventures, une ville de chercheurs d’or est construite dans l’Oregon. Selon les archives de l’American Film Institute, ce décor nécessite sept mois de travaux et coûte environ 2,4 millions de dollars. L’éloignement du site complique ensuite les déplacements de l’équipe et ajoute aux contraintes quotidiennes.
La production doit aussi composer avec une météo défavorable, puis poursuivre les prises de vues à Hollywood. Commencé en juin 1968, le tournage ne s’achève qu’au début du mois de décembre. Les dépenses atteignent finalement environ 20 millions de dollars, une somme colossale pour l’époque.
Des vedettes qui ne suffisent pas à sauver la production
Le prestige de la distribution ne facilite pas les choses non plus. Aucun des trois interprètes principaux n’est un chanteur professionnel. Eastwood et Marvin chantent eux-mêmes leurs chansons, tandis que la voix chantée de Seberg est finalement remplacée. La consommation d’alcool de Marvin perturbe également le travail et oblige à recommencer certaines prises.
À ces difficultés s’ajoute une histoire personnelle : Eastwood et Seberg entament une liaison pendant le tournage. Leur relation s’achève douloureusement pour l’actrice, comme on vous le raconte dans cet article consacré à leurs rapports.
À sa sortie, le film ne rapporte pas suffisamment pour absorber ses dépenses. Pour Joshua Logan, dont il restera le dernier long-métrage, l’aventure se termine sur un revers. Clint Eastwood, lui, transforme cette déception en motivation : il veut désormais pouvoir organiser ses tournages et défendre ses décisions.
Après Un frisson dans la nuit, sorti en 1971, il revient au western comme réalisateur avec L’Homme des hautes plaines. La Kermesse de l’Ouest occupe ainsi une place singulière dans son parcours : celle d’un film dont les difficultés ont contribué à préciser ses ambitions derrière la caméra.
Pour découvrir ce western musical aujourd’hui, La Kermesse de l’Ouest est disponible en VOD.