Il n'est évidemment pas rare qu'un gouvernement, en l'occurrence ici le gouvernement américain, soit très souvent sollicité pour apporter son concours à la réalisation de films et / ou séries télévisées; que ce soit pour des questions pratiques inhérentes aux autorisations de tournages, la sollicitation de son expertise sur des sujets précis... La NASA, par exemple, offre régulièrement son aide précieuse aux productions hollywoodiennes.
Le Département de la Défense aussi, autrement connu sous l'appellation DOD, a dans ce cadre une vieille et longue tradition de coopération avec Hollywood, -près de 100 ans- au point d'avoir un bureau de liaisons spécialement dédié à cela. Son but est double : "dépeindre avec précision les récits militaires et s'assurer que les informations sensibles ne sont pas divulguées", comme il l'explique lui-même.
Des intentions tout à fait louables. Sauf lorsqu'elles se mettent parfois à avoir un agenda caché, en imposant des changements sur des films et séries TV que l'écrasante majorité du grand public ignore. Des interventions et changements parfois tellement secrets d'ailleurs, qu'ils étaient ignorés par les scénaristes eux-mêmes...
Les messages anti drogue dans les séries
En 1997, l'Office of National Drug Control Policy (ONDCP) l'organisme étatique chargé de la lutte anti-drogue aux Etats-Unis, trouva que les spots TV alertant sur la consommation et les ravages des stupéfiants n'étaient pas suffisants. L'époque où, en 1986, la First Lady Nancy Reagan lancait face caméra à l'adresse des américains un "Just Say No" dans une campagne anti-drogue, était déjà un lointain souvenir.
L'organisme poussa donc le Congrès à lui lâcher une enveloppe de 1 milliards $. L'objectif ? Convaincre avec cette manne financière les chaînes de TV de participer à son combat. Une première carotte de 25 millions $ pour commencer et aiguiser l'appétit des chaînes si elles acceptaient le deal; et la promesse de millions de dollars ensuite.
La nouveauté, c'est qu'il n'était plus question d'achat d'espace publicitaire entre les programmes, mais de carrément intégrer ces messages anti-drogue dans les Show. Et quoi de mieux que de glisser ceux-ci dans les Sitcoms regardés par des millions de foyers, en les intégrant directement dans les scripts ?
C'est ainsi que, sous la direction du Tsar anti-drogue de l'Administration de Bill Clinton, le général Barry R. McCaffrey, les shows les plus populaires de l'époque, comme Urgence, Beverly Hills 90210, Chicago Hope, la vie à tout prix, 7 à la maison ou encore Papa bricole, pour ne citer qu'eux, se sont mis à multiplier les messages, constituant même parfois le coeur d'un épisode entier. Plus les séries intégraient les désidératas de l'ONDCP, plus l'argent tombait. Imparable.
Des exemples ? L'épisode 16 de la saison 7 de Papa bricole, dans lequel Tim Allen et Patricia Richardson, alias Tim & Jill Taylor, ont une petite discussion à propos de drogue avec leur fils. Une petite discussion qui a rapporté 525.000 $ à la chaîne ABC.
Revoici la séquence, ci-dessous...
Ou encore l'épisode 2 de la première saison de la série Sports Night, créée par Aaron Sorkin. Dans celui-ci, le personnage de Dan Rydell (Josh Charles) est contraint de clarifier (comprendre : s'excuser) de propos qu'il a tenu à propos de la légalisation du cannabis et du danger qu'il y a de prendre le volant sous l'emprise de stupéfiants. Une séquence qui a permis à ABC de toucher un chèque de 450.000 $. Royal !
La voici..
Un dernier pour la route ? Cet épisode de 7 à la maison, en l'occurence l'épisode 16 de la saison 3 intitulé "Indic", dans lequel le personnage d'Eric Camden (Stephen Collins) reçoit la visite de Norma et Fred, des parents inquiets du comportement de leur fils, Jimmy, qu'ils soupçonnent de se droguer. Montant de l'enveloppe touchée ? 200.000 $.
Revoici le teaser de l'épisode. Tout y est, petite musique anxiogène en supplément !
Un accord ultra secret ignoré même par les scénaristes de séries
Comment se faisait le calcul de ces sommes justement ? L'ONDCP avait mis au point un savant système. Selon une obscure formule, l'organisme attribuait une valeur financière au message anti-drogue de chaque Show.
Si le bureau décidait qu'une demi-heure de Show mettait suffisamment en avant un thème anti-drogue, il était évalué à trois "unités"; chaque unité équivalant au coût d'une publicité de 30 secondes durant ce Show. Un Show d'une heure, c'était un crédit de 5 unités.
Dans son long et passionnant article consacré au sujet en 2000, le site Salon donne d'ailleurs l'exemple de la chaîne Fox, qui avait soumis à l'ONDCP deux épisodes de la série Beverly Hills 90210, avec un arc narratif thématique sur la drogue mettant en scène l'un des personnages plongeant dans la spirale infernale. "Selon la formule, les deux épisodes furent estimés entre 500.000 et 750.000 $" raconte une source proche du deal au site.
Chose assez sidérante, cet accord entre l'ONDCP et les chaînes était si secret que très, très peu de producteurs des show et scénaristes étaient au courant. Ces derniers écrivaient donc selon une guideline dont ils ignoraient même la provenance.
"Les responsables des 5 plus grosses chaînes, NBC, ABC, CBS, Warner Bros et Fox ont refusé pour la plupart de s'exprimer sur le sujet" lâche le site. Toujours est-il que le nombre de messages anti-drogue, sous une forme ou une autre, a semble-t-il triplé dans les Show, après l'initiative de l'ONDCP.
Dépôt de plainte et enterrement du projet
Il faut croire que, malgré ses calculs au trébuchet, l'organisme anti-drogue fédéral ne s'y est pas tellement retrouvé dans ses comptes, et fini par débrancher son programme pas si efficace que cela. En 2000, la Federal Communications Commission (FCC), agence indépendante du gouvernement des États-Unis créée par le Congrès américain en 1934 pour réguler les télécommunications, puis les contenus des émissions de radio, télévision et Internet, enquêta à la suite d'une plainte sur le sujet, auprès des 5 chaînes.
En décembre de la même année, la FCC a statué que les chaînes de TV auraient dû identifier l'ONDCP comme sponsor des programmes télévisés et apparaître clairement. Evidemment, ca aurait été moins vendeur si l'on ose dire et pas très glamour...