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    "Dig !" : rencontre avec la réalisatrice Ondi Timoner
    15 avr. 2005 à 07:00
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    A travers le portrait de deux groupes américains ambitieux et attachants, Ondi Timoner signe, avec "Dig", un documentaire saisissant sur le rock indépendant. Rencontre.

    Fan de musique, la réalisatrice américaine Ondi Timoner a suivi pendant sept ans deux groupes de rock apparus au milieu des années 90 : les Dandy Warhols (DW), qui ont très vite remporté les suffrages des amateurs de pop psychédélique, et The Brian Jonestown Massacre (BJM), combo aussi inventif et prolifique que... totalement inconnu du grand public. Plongée dans la psychologie tourmentée de deux frères ennemis (Courtney Taylor, charismatique leader des DW, et Anton Newcombe, tête pensante et brûlée des BJM), étude sociologique sur les us et coutumes du rock indé, film politique qui en dit long sur l'industrie musicale... Dig !, documentaire primé au dernier Festival de Sundance, et en salles ce mercredi 13 avril, pose mille et une questions. La réalisatrice répond, pour Allociné, à quelques-unes d'entre elles.

    Allociné : L'originalité de "Dig" est de faire le portrait, non pas d'un, mais de deux groupes de rock. Etait-ce votre idée de départ ?
    Ondi Timoner : Je souhaitais suivre le parcours de dix nouveaux groupes pour voir ce qui se passe quand art et commerce se rencontrent. Mais au bout de quelques mois de tournage, j'ai compris que tout ce que je cherchais était concentré dans l'histoire de deux groupes : les BJM et les DW. Je me suis vite aperçue que les DW étaient plus à même de récolter un succès commercial : en studio, ils étaient vraiment concentrés, et il régnait une bonne entente entre eux. Anton, lui, semblait en guerre avec l'industrie du disque avant même de la connaître. Il avait envie d'en découdre. Bien sûr je ne savais pas que les DW auraient un tel succès, ni qu'Anton allait devenir jaloux de Courtney : il semblait presque amoureux de lui au début.

    Votre film est un documentaire, mais certaines péripéties sont tellement étonnantes qu'on se croirait parfois dans une fiction. Etait-ce votre intention ?
    Tout à fait. Je voulais donner à Dig ! l'allure d'une fiction, même si tout ce qu'on y voit est vrai. Je n'ai pas eu besoin d'ajouter ou retirer quoi que ce soit, ni même de faire rejouer une scène. J'avais la chance d'être face à des personnalités complexes, très humaines au fond : Anton veut les choses très fort et après les détruit, il aime les gens et après les frappe... C'est une figure tragique. Je n'avais qu'à le montrer tel qu'il était. Si j'avais écrit les situations qu'on voit dans le film, personne ne m'aurait crue.

    Une scène est particulièrement marquante : lorsque les DW débarquent dans le taudis où vivent les BJM, et jugent que c'est un endroit idéal pour faire une séance photo. C'est très violent...
    J'étais horrifiée, je n'arrivais pas y croire. Courtney ne se rendait pas compte, pour lui c'était juste marrant. Le plus dur, c'est que les DW n'étaient pas venus à la fête donnée la veille, n'avaient plus aucune envie de passer leurs soirées avec les BJM : tout ce qu'ils voulaient, c'était faire des photos. C'est très triste. C'est comme un viol, et je crois que cet épisode constitue un moment-clé dans la dégradation des rapports entre les groupes.

    Vous avez tourné pendant sept ans. Quand avez-vous décidé qu'il était temps d'arrêter ?
    Lorsque j'étais sur le point de donner naissance à mon enfant... En trois jours, j'accouchais de mon bébé et du film ! En fait, je voulais m'arrêter bien avant, mais vu la quantité de pellicule, le montage a été très long. Quand j'ai commencé, à 23 ans, je n'imaginais pas que je tournerais 1500 heures de film. A plusieurs reprises, j'ai pensé : "Ca y est, je viens de tourner la dernière scène.", mais après, pendant le montage, quelque chose de nouveau se produisait, qu'il fallait filmer... Donc si vous regardez attentivement, il y a plusieurs fins dans Dig !.

    Pourquoi avoir choisi de confier la voix off à Courtney Taylor ?
    Ca permettait d'abord de relier les deux histoires, puisqu'en fait, les deux groupes ne sont ensemble à l'écran qu'au début du film. Mais cela avait aussi vraiment un sens : Anton est un peu la muse de Courtney et inversement. De même, chacun des deux groupes ne serait pas là où il est sans l'autre. Et puis c'était intéressant que le musicien connu parle de celui qui est moins connu. Je trouve formidable d'entendre Courtney dire ouvertement qu'Anton est meilleur que lui. C'est très rare de la part d'un musicien, a fortiori à propos de quelqu'un qui se fout sans arrêt de votre gueule et vous menace ! Je lui suis très reconnaissante d'avoir accepté.

    Comment ont réagi les groupes après avoir vu le film ? Sur le site officiel des BJM, Anton n'est pas tendre.
    Les DW adorent le film. Les BJM aussi, à l'exception d'Anton... Il est furieux contre moi, il ne veut plus me parler. Dès la fin du tournage, il m'a dit : "T'as tout foiré !". Au fond, il aurait aimé tourner le film lui-même, lui qui produit tous ses albums, joue de tous les instruments... Et puis, ce n'est pas évident de regarder défiler 7 ans de sa vie comme dans un miroir, surtout lorsqu'on y voit des choses dont on ne veut pas se souvenir. Anton ne peut pas s'empêcher de dire du mal de Dig !, mais en meme temps il en fait la promo sur son site, il y a même annoncé les dates de sortie. C'est le roi de la contradiction ! Il m'en veut peut-être de lui apporter le succès : il rêve depuis toujours d'une réussite commerciale, mais en même temps je crois que ça le fait flipper, car alors, contre quoi se battrait-il ? Je crois aussi qu'il ne pensait pas que la célébrité viendrait d'un film, d'une oeuvre dont il n'est pas l'auteur.

    Quel est selon vous le pire ennemi d'un groupe de rock : les drogues, les maisons de disques ou l'ego ?
    Ca dépend. Dans le cas de Courtney, je dirais l'ego. Et le business. Dans le cas d'Anton, ce sont sans doute les drogues, qui ne font qu'aggraver son caractère instable. Plus généralement, je crois que tout le monde est victime des méfaits de l'industrie du disque, y compris nous, les auditeurs. Il faut savoir que sur les dix groupes que j'avais suivis, seulement deux ont tenu le coup : les DW et les BJM... Dans cette industrie, des gens qui n'y connaissent rien se permettent de déterminer ce qui est bon pour les artistes, ça n'a pas de sens. Comment voulez-vous que les groupes s'y retrouvent ? Je me souviens que Capitol, la maison de disques des DW, a modifié une de leurs chansons avant de la balancer aux radios : des chanteuses ont été engagées pour faire les choeurs. Courtney était furax. De toute façon, les DW n'ont jamais eu les meilleures relations du monde avec eux. Aujourd'hui encore, ils sont un peu persona non grata là-bas...

    Avant "Dig", vous avez tourné des documentaires sur les femmes en prison. Qu'est-ce qui relie selon vous ces différents travaux ?
    A chaque fois, il s'agit de faire entendre la voix d'individus qui n'ont pas la parole : sans Dig !, vous n'auriez jamais entendu parler d'Anton. Je raconte aussi l'histoire de gens qui se retrouvent piégés par des situations qu'ils ne maitrisent pas, à l'intérieur de systèmes qui ont leurs propres règles : dans un cas, c'est la prison et dans l'autre, c'est l'industrie du disque. Anton, lui, est par ailleurs enfermé dans son propre cauchemar psychédélique. Il n'empêche qu'il dit des choses très justes, par exemple, à propos des gens des maisons de disques : "C'est moi qui écris les lettres, eux ne sont que les facteurs." Il se bat, alors que tant d'artistes se conforment aux désirs des businessmen. Après tout, le comportement d'Anton, apparemment auto-destructeur, est peut-être une forme de survie. S'il avait obtenu un succès commercial, qui sait s'il serait encore en vie aujourd'hui ?

    Recueilli par Julien Dokhan le 25 mars 2005




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