Mon compte
    Stars de "Graine..." : interview avec Kechiche et ses acteurs
    5 sept. 2007 à 14:51

    AlloCiné a rencontre à Venise Abdel Kechiche et sa troupe de comédiens pour parler du film-coup de coeur de la Mostra 2007, "La Graine et le mulet", Prix spécial du jury et prix de la révélation pour Hafsia Herzi.

    Lundi 3 septembre, sur la terrasse de l'Excelsior, un des luxueux hôtels du Lido. La projection officielle de La Graine et le mulet s'est achevée il y a seulement quelques minutes. Le deuxième film français de la compétition, signé Abdellatif Kechiche, a reçu un accueil triomphal : 15 minutes de standing ovation. "Je suis aux anges", confesse Abdelhamid Aktouche, mais ses partenaires dans le film auraient pu employer la meme expression, à commencer par la jeune Hafsia Herzi (photo), alias Rym, l'adolescente qui se démène pour aider son beau-père Slimane dans sa périlleuse entreprise : ouvrir, sur un bateau, un restaurant spécialisé dans le couscous au poisson. "Cette projection était très émouvante, car on s'est réellement battus pour ce film. On était épuisés pendant le tournage, mais on n'avait pas le droit de baisser les bras, Abdel nous avait fait un tel cadeau". N'empêche : "On a tous craqué a un moment. Pendant la scène de la danse, je suis tombée dans les pommes de fatigue", avoue-t-elle. Pour Habib Boufares, débutant sexagénaire qui campe Slimane, ça n'a pas été facile non plus, surtout lorsque son personnage doit courser des voleurs de mobylette : "Je devais courir de dix heures du soir à 5 heures du matin, pendant 15 jours, par -2 ou -3 degrés", se souvient-il, avant d'ajouter : "Mais quand on entend ces applaudissements, on oublie tout le travail."

    Le père, ce héros

    Heureusement que les comédiens avaient une totale confiance dans leur réalisateur, dont ils ont vu les deux premiers longs métrages, La Faute à Voltaire (qui décrocha le Lion d'Or de la Première oeuvre en 2000) et L'Esquive, qui rafla 4 César en 2005. Dans une scène de La Faute à Voltaire, il est d'ailleurs question de places de cinéma pour un film intitulé... La Graine et le mulet ! Car si ce troisième opus s'est monté juste avant le succès de L'Esquive (grace à Claude Berri qui "a vraiment mouillé sa chemise", selon le réalisateur), le projet est plus ancien. "Le point de départ, c'était une envie de parler d'une génération, celle de mon père, celle de ces émigrés arrivés dans les années 60 en France, qui ont bati leur vie ici et qui l'ont souvent sacrifiée parce qu ils rêvaient à une vie meilleure pour leurs enfants", explique Kechiche (photo). "Après, ca s'est transformé en une envie de parler d'une communauté, d'un milieu social, en gardant cette idée de raconter l'histoire d'un père auquel on donne une dimension de héros de cinéma".

    Ce père, c'est donc Habib Boufares, maçon de profession. "Depuis 25 ans, je travaille avec le père d'Abdel", raconte-t-il. "Je connais toute la famille. Quand l'acteur prévu au départ est tombé malade, il est venu me voir à Nice. J'étais surpris : je travaille dans le batiment, on me parle d'un premier rôle au cinéma..." La plupart des comédiens sont non-professionnels, de Bouraouia Marzouk (photo) (alias Souad, la première femme de Slimane, reine du couscous...), mère de famille licenciée d'arabe et pleine de bagout, à Abdelhamid Aktouche, aide-soignant à la retraite. "Mais mon dada depuis que j'ai 15 ans, c'est la musique", s'empresse d'ajouter celui-ci. C'est dire si ce fan de Farid el-Hatrache était ému de jouer du luth dans un orchestre pour une scène du film.

    Les acteurs : natures et découvertes

    Hafsia Herzi, elle, a toujours voulu etre comédienne : "Je faisais de la figu dans ma ville, Marseille. J'ai envoyé des photos et mon cv, et on m'a fait passer le casting pour le film d'Abdel en me demandant si je savais danser. J'ai répondu oui alors que c'était pas vrai. La directrice de casting m'a demandé de danser : une horreur. Je suis rentrée chez moi en me disant : c'est mort, ils ont vu que j'ai menti, je suis grillée. Et puis on m'a rappelée, Abdel m'a dit qu'il me voulait pour un rôle important, sans me dire lequel. Pour le film, j'ai pris des cours de danse... et aussi 15 kilos. Et puis pas de maquillage, pas de coiffure... Moi je pensais qu'il fallait être belle quand on tourne un film !" Abdelhamid Aktouche (photo) n'en revient toujours pas : "Abdel est allé jusqu'à exiger de moi que j'enlève mon dentier ! Il voulait que ce soit nature..."

    Olivier Loustau, un des rares acteurs professionnels du film, qui connaît bien le réalisateur pour avoir tourné dans ses 3 longs métrages, explique : "Il réussit à rendre n'importe quelle personne magnifique, parce qu'il la regarde dans le fond de son âme. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas la beauté physique, mais la lumière qu'il y a dans l'oeil des personnages." Kechiche : "Avant de travailler avec un comédien amateur ou professionnel, on travaille avec une personne. Et avec chaque personne, il y a presque une méthode différente à avoir. Je choisis les techniciens avec le même soin. Techniciens et acteurs doivent former une vraie famille. Et quand ils finissent par sentir que ce qu'ils font est juste, les acteurs deviennent presque leurs propres scripts sur un plateau." Tous louent la liberté que leur a laissée le réalisateur : "On a beaucoup répété, précise Hafsia Herzi. "Abdel réécrivait souvent les dialogues, et nous les donnait 2 ou 3 jours avant de tourner. On devait les connaître, mais si un mot nous dérangeait, on en discutait et il pouvait le changer." Loustau (photo) va plus loin : "A partir du moment où la trame, le propos sont respectés, les acteurs ont une liberté de proposition totale". "Il apprécie et favorise notre créativité. Il est comme un démiurge, comme un magicien", s'enflamme Bouraouia Marzouk.

    Théâtre, famille, société

    Héritier de celui de Cassavetes, le cinéma de Kechiche est depuis toujours animé par le théatre. La Graine et le mulet ne fait pas exception. "Dans La Faute à Voltaire, j'avais choisi le bar en fonction du décor, parce que ca ressemblait à une scène", rappelle le cinéaste. "Il y a toujours une reference au monde du théatre dans mes films. C'est ce qui m'a fabriqué, je suis un homme de spectacle. Je vais peut-être plus loin dans ce film : le spectacle est très présent avec la danse, le chant et la musique, et puis ce théatre qu'est le bateau, avec ses coulisses, ses jardins et les cours, presque les portes qui claquent... J'ai toujours eu le sentiment que le théatre, en raison du financement qui n'est pas le même, du temps de répétition, du sentiment d'appartenir à une famille, des moindres contraintes techniques, permettait davantage de faire émerger des instants de vie. C'est d'autant plus intéressant de tenter ça au cinéma, où il y a plus d'artifices. Et donc quand ça arrive, c'est de l'ordre du miracle, du merveilleux."

    Famille : le mot revient décidément souvent au cours de la conversation avec le réalisateur et les acteurs. Comme encore lorsque Habib Boufares (photo) se souvient du tournage : "On a passé 6-7 mois ensemble, dormi dans le même hôtel, on est devenu une vraie famille." Une famille dans laquelle, comme dans L'Esquive, ce sont les femmes qui mènent la danse. "Peut-être que j'ai eu dans mon entourage des femmes très fortes", sourit Kechiche. "Mais c'est vrai qu'il y avait une volonté, que ce soit dans L'Esquive avec la jeune fille de banlieue ou ici avec la femme d'origine maghrébine, de rompre avec le cliché de la femme soumise qui obéit à son mari ou à son père. C'est quelque chose que j'ai observé. " Tout n'est pas rose pour autant, loin de là, dans le cinéma de Kechiche : "Malheureusement, dans mes films il y a une sorte de constat d'échec. Si je l'exprime, c'est que je me sens sans doute marqué par quelque chose qui fait que mes personnages échouent. Quand on voit toutes les humiliations par lesquelles passe Slimane en allant dans ces centres administratifs, qui sont des symboles (la banque, la mairie, les services de l'hygiène), quand on voit que deux générations si éloignées, celles de Slimane et de Rym, ne trouvent pas d'echo à leur recherche, c'est qu'il y a un malaise. On le dit d'ailleurs à plusieurs reprises dans le film : Slimane cherche pour son restaurant "une place sur le Quai de la République"..."

    Quant à la portée sociale du 7e art... "Le cinéma est un bon vecteur, mais ça ne suffit pas. Et puis il faudrait qu'il y ait plus de cinéastes qui viennent de ces ghettos - j'ose dire ce mot. Le problème aussi, c'est que quand ces jeunes réalisateurs veulent raconter une histoire qui ne va pas dans la direction qu'on attend d'eux, c'est-à-dire le spectaculaire, ils ne trouvent pas de financement. On préfère conforter les habitants de ces ghettos dans une certaine image, et c'est très dangereux." Mais dans l'immédiat, Abdellatif Kechiche entend laisser d'autres cinéastes poursuivre ce salutaire travail de nettoyage des clichés au karcher, car lui a d'autres projets en tête : "J'ai vraiment envie de faire un film qui soit en rupture, de me libérer de ce que je ressens un peu comme une obligation morale. Surtout, je ressens le besoin d'evoluer en tant qu'artiste, et de faire quelque chose de neuf qui correspond à ce que je suis maintenant." Tout sauf une esquive.

    Propos recueillis à Venise le 3 septembre 2007 par Julien Dokhan
    Photos : Mireille Ampilhac pour AlloCiné
    FBwhatsapp facebook Tweet
    Commentaires
    Voir les commentaires
    Back to Top