Mon compte
    Le cinéma français se porte bien : "Le titre est complètement ironique!"
    26 juin 2014 à 00:05
    Brigitte Baronnet
    Passionnée par le cinéma français, adorant arpenter les festivals, elle est journaliste pour AlloCiné depuis 10 ans. Elle anime le podcast Spotlight.

    A l'occasion de la sortie en VOD du "Cinéma français se porte bien", Igor Wojtowicz, producteur du documentaire, commente la genèse du film, sa réception en salles et la situation du cinéma français plus généralement.

    Ferris & Brockman

    AlloCiné : Le film sort en VOD aujourd'hui sur Universciné. Il est d'abord sorti dans quelques salles en janvier dernier, et vous aviez opté pour une sortie assez réduite...

    Igor Wojtowicz, producteur : Oui, au départ, nous avons cherché un distributeur, et puis on s’est vite rendu compte que c’était un film un peu particulier. Il s’adresse soit à un public de cinéphiles qui s’intéressent au fonctionnement du cinéma, soit carrément à des gens qui sont impliqués dans le métier. Et il y a pas mal de gens impliqués dans le métier, qui ne connaissent pas bien le système, notamment en exploitation. Par exemple, dans de petites villes en province, il y a plein de bénévoles, qui travaillent pour des petites salles municipales, etc. qui ne savent comment on finance des films, ce qu’il se passe quand on essaye de les diffuser, etc. C'est un film pour ces gens, pour des étudiants, pour les élus aussi qui participent aux décisions de soutien au cinéma… Donc passer par un distributeur classique, faire une sortie classique, ça ne correspondait pas au film.

    Nous avons décidé finalement que Ferris & Brockman ferait un "one shot" pour le distribuer. Nous ne cherchons pas à devenir distributeur. Donc notre société qui a produit, auto-financé le film, l'a aussi distribué. Pour moi, ça a été une expérience, de voir comment ça fonctionnait de sortir un film, et c’était assez violent. Même pour des projections débat, c’était difficile de trouver de la place. Souvent les réactions étaient, c’est trop spécifique comme film. C’est comme le diffuser sur Ciné+ par exemple, ça ne sera pas possible car c’est trop spécifique.

    De rendre le film accessible au plus grand nombre, c’était un challenge qui n’était pas évident.

    Après, on s’est posé la question, comme nous sommes en plein dans ce débat du « day-and-date », de le sortir directement en VOD. Et vu que le film était auto-financé, et que je n’ai pas d’ambition de gagner de l’argent à la sortie du film, nous aurions très bien pu décider de le mettre en ligne gratuitement. Ou alors faire un site Internet dédié au film et demander une participation volontaire.

    Mais cette démarche aurait été un peu contradictoire avec ce que nous montrions sur l’exploitation dans le film. Du coup, nous avons décidé de rester quand même dans la chronologie des médias, donc sortie salle, puis VOD.

    La VOD est la phase importante d’exploitation de ce film en particulier car c’est le seul moment où tout le monde pourra y avoir accès. Il est maintenant visible pour tout le monde. Car le but, c’est quand même qu’il soit vu, et qu’il interpelle le plus grand nombre, surtout les professionnels.

    Zootrope Films
    Le réalisateur Pierre Carles fait partie des personnalités interviewées dans le film.

    Il y a clairement une volonté de pédagogie dans le documentaire...

    De rendre ça accessible au plus grand nombre, c’était un challenge qui n’était pas évident. Dans le film, nous avons essayé d’expliquer des choses au plus grand nombre à travers des petits modules graphiques réalisés par Benoit Forgeard. C'est un jeune réalisateur qui a fait des courts métrages remarqués et qui a un humour un peu pince sans rire. Nous avons écrit à trois mains avec Stéphane Arnoux, le co-réalisateur, et Benoit, et c’est lui qui a fait les animations. 

    Il y a une curiosité pour le documentaire avec le "Maravalgate"

    Comment le film a-t-il été reçu ? Quelles réactions a-t-il suscité ? Car le débat est toujours d’actualité…

    Ce qui est intéressant, c’est que le projet remonte à il y a plus de deux ans, donc avant le "Maravalgate", avant que Vincent Maraval fasse cette sortie qui a provoqué les Assises du cinéma, et tous ces débats. Nous avions commencé à travailler sur le sujet bien avant car nous nous étions rendu compte qu’il y avait un problème grave sur l’exploitation et la diffusion des films, en particulier les films d’auteurs, de jeunes cinéastes, tous les films de proposition, qu’on pourrait opposer aux « films de marché » avec des recettes éprouvées. 

    Il y a une curiosité pour le documentaire avec le "Maravalgate" Quand les gens voient le film, ils savent que ça va rebondir par rapport à ce qu’ils ont lu. En général, les gens sont restés pour les débats d'après-film. Ils posaient des questions, ils s’intéressaient. Souvent, il s'agissait de cinéphiles disant qu’ils n’ont pas accès aux films.

    Ce sont des réactions plutôt positives donc vis-à-vis du discours qu’on tient, un discours de vraie curiosité par rapport au système, et une envie de défendre le cinéma indépendant, une vraie envie d’avoir la programmation la plus large possible. Il y a un vrai désir des spectateurs d’avoir des propositions, le plus de propositions possibles.

    Le titre du film est complètement ironique !

    Je suis convaincu que plus il y a de propositions, plus il y a de spectateurs. Plus il y a de salles, plus il y a de spectateurs ; la preuve, c’est que la fréquentation a augmenté avec le nombre d’écrans. Il y a eu des fermetures de petites salles, des ouvertures de grandes salles, donc plus d’écrans finalement, plus de séances. Il y a de la place pour tous les films, mais ça veut dire qu’il faut travailler, il faut faire des choix, un travail éditorial, un travail de suivi, de communication.


    Le titre du film interpelle... C’est une provocation, c’est une affirmation, c’est une interrogation ?

    C’est complètement ironique ! Le cinéma français ne se porte pas bien, mais il pourrait se porter bien. Ce n’est pas non plus une catastrophe. Je dirai que le cinéma français indépendant se porte mal. Le cinéma français, oui. Il y a beaucoup d’entrées. Mais c’est un cinéma plutôt formaté. Soit des grosses comédies, soit des films d’auteur plus à la française. Il y a même un retour au cinéma de papa, la qualité à la française des années 50 en ce moment. Sans jugement de valeur, je trouve ça très bien qu’il y ait des films de qualité français. C’est nécessaire, on a besoin de ces films-là. Il ne faut pas que ce soit au détriment des autres films.

    Au tout départ, le film a été fabriqué pour célébrer les 20 ans de l’Acid, qui est une association pour défendre le cinéma indépendant. On en a fait un film en soi, en enlevant tout ce qui était autour de l’Acid. Dans cette toute première mouture, il a été présenté à Cannes, en 2012. On avait fait des petits badges rouges "Le cinéma français se porte bien". Nous en avions distribué à tout le monde. C’était assez drôle car il y avait des badges partout et les gens se demandaient ce que c’était. Ca a plutôt bien marché. On était en pleine crise et il y avait ce badge rouge avec un côté flashy et militant. Ca a fait son effet, le titre fonctionne plutôt bien !

    June Project/LLC


    Il y a eu récemment une expérience de diffusion d'un film événement directement en VOD, Welcome to New York. Qu’avez-vous pensé de cette experience?

    C’était assez intéressant car c’est la première fois qu’il y avait de la communication, de l’argent dépensé uniquement pour un lancement VOD. C’était un film très attendu, avec beaucoup de marketing. Au final, avec 100 000 téléchargements en VOD (l'entretien a été réalisé fin mai, Ndlr.), "Welcome to New York" a fait le même score qu’un film comme L’Exercice de l’Etat par exemple, ou 17 filles avec la chronologie des médias.

    Avec cette expérience de Direct to VOD, le but annoncé était d’éviter la piraterie. Mais le premier moment où les films sont piratés, c’est en VOD, ou sinon ce sont des screeners. L’expérience de piraterie, je l’ai vécue avec Les Apaches que nous avons produit... A partir du moment où le film est en VOD, il est piraté.

    Le problème est qu’il est plus facile d’accéder à un film piraté que de l’avoir en VOD

    Aujourd’hui, le problème est qu’il est plus facile d’accéder à un film piraté, en streaming gratuit, que de l’avoir en VOD. Les plateformes sont mal organisées ou référencées, ce qui fait que quand on recherche un film sur un moteur, on accède beaucoup plus facilement à quelque chose de gratuit. Il y a un vrai enjeu. Il faudrait que la VOD soit plus facile d'accès, plus immédiate et pas trop cher. Ce serait une vraie solution. Mais c’est normal, les geeks, les internautes sont plus forts que le métier à l’ancienne. Ce tournant numérique n’a pas été pris encore par le métier.

    Et 2e point, la question du "Day and Date", de la VOD, c’est surtout un problème de préfinancement. En fait, en France, il y a un système de préfinancement qui est très bien installé grâce à la chronologie des médias (distributeur, chaines payantes et gratuites, VOD…). Tout ça permet de financer des films.Si on devait compter uniquement sur Netflix, Amazon ou iTunes, ou une autre plateforme, pour préfinancer, c’est sûr que ça ne marcherait pas. Sur scénario, ils ne pourraient pas donner autant d’argent que le distributeur, les chaines payantes, gratuites, etc. Pour fabriquer un film, il faut bien qu’il soit financé. Alors comment faire pour préfinancer les films ?  

    Quels sont vos projets ?

    Je suis un producteur indépendant, mais ça ne veut pas dire que je veux faire que des films fauchés, qui vont sortir que dans des petites salles, etc. J’ai aussi envie de me diversifier. J’ai par exemple un projet de Anne Fassio, Une vie après l’autre, avec Fanny Ardant et Patrick Huard de Starbuck. Nous allons tourner en octobre. Il sera en coproduction avec le producteur de Starbuck.

    J’ai également un projet, très petit en terme de budget, qui s’appelle L’Elan par Etienne Labroue et Marc Bruckert, qui viennent des Guignols, Groland. Ils ont écrit un film que j’adore et qui est une vraie proposition. Nous le tournons en août. Et j’ai encore d’autres films en projet.

    Propos recueillis à Paris, le 28 mai 2014

    Pour voir le film en VOD sur Universciné

    La bande-annonce du "Cinéma français se porte bien" :

     

    FBwhatsapp facebook Tweet
    Sur le même sujet
    Commentaires
    • philippeguaresi
      Besson fait du divertissement haut de gamme. Après c'est clair si tu préfères les films "indie" français, je comprend ton commentaire. Ce n'est pas parce que tu n'aimes pas le genre de Besson, que c'est du bas de gamme. En attendant dans les films de Besson tu as du Costner, Travolta, Jet Li et j'en passe.
    • andiran23
      Ouais, c'est aussi parce que les producteurs ont peur de prendre des risques ...
    • fedor85
      l'une des différence aussi, c'est que kes américains, pour grandir n'ont jamais hésité à faire venir des talents du monde entier. (ex: Alexandre Desplat, qui cartonne et qui a un rayonnement mondiale, grace au film américain pour lequel il compose.) Nous en france le seul qui va allez chercher un casting de talent international c'est Besson. Mais, c'est pour faire du divertissement bas de gamme. Pas de bol
    • ghib
      Le cinéma français indie se porte mal car globalement il est très mauvais, point barre, il suffit de le comparer au cinéma américain indie. Manque d'ambition dans les sujets et surtout dans la forme, du naturalisme mou pour bobos, avec des acteurs moches pensant que le grunge est encore à la mode, avec comme sujet politique principal les "sans papiers"ou alors des espèces de sous comédies de moeurs sur la crise de la trentaine, de la quarantaine, de la cinquantaine, de la soixantaine ... etc ... Exemple aujourd'hui sort Under the Skin pourquoi il n'y a pas l'équivalent de ce genre de film dans le ciné indie français ? A quand aussi le Little Miss Sunshine français et je parle même pas des pas des Woody Allen, des Coen ...
    • Elisariel
      Un interview plein de bon sens !
    • Shanea
      ouais idem
    • Mewnaru
      Très intéressant le monsieur. Il faudra que je me penche sur son film.
    Voir les commentaires
    Back to Top