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    Love interdit aux moins de 18 ans : Vincent Maraval "entre tristesse, atterrement et amusement"
    Par La rédaction d'AlloCiné — 4 août 2015 à 10:38

    Contacté par AlloCiné, Vincent Maraval, producteur et distributeur de Love de Gaspar Noé, réagit à l'interdiction du film aux moins de 18 ans.

    Wild Bunch

    Nouveau rebondissement hier autour de Love. Le film de Gaspar Noé, sorti le 15 juillet dernier, a finalement été interdit aux moins de 18 ans, après décision du Tribunal Administratif de Paris, saisi par l'association Promouvoir. Pour AlloCiné, Vincent Maraval, producteur, distributeur, co-fondateur de la société Wild Bunch, donne son sentiment sur cette interdiction, et analyse les conséquences que cette décision pourrait avoir sur la carrière du film.

    AlloCiné : Quelle est votre réaction à l'interdiction de Love aux moins de 18 ans ?

    Vincent Maraval, producteur et distributeur : Entre tristesse, atterrement et amusement. Tristesse parce que ça se passe dans mon pays et que je ne sais que trop ce que ce genre de décision entraine comme auto-censure, aseptisation de la création.

    Atterrement parce que je ne comprends toujours pas comment les autorités de l'Etat peuvent continuer à se laisser ridiculiser sur la base d'un texte anachronique par la moindre association de défense de je ne sais quelle valeur et voir son système de classification être pris en otage.

    Amusé parce que ce Patrice Bonnet est quand même un joyeux luron de Carpentras qui profite de son désoeuvrement pour agiter ses grelots au nom de valeurs fantaisistes et que ça marche. Il ferait quand même un joli personnage de comédie à l'italienne ou chez Mocky.

    ==> "Toute passion amoureuse commence par une overdose sexuelle", selon Gaspar Noé

    Quelle conséquence cette décision va-t-elle avoir sur la carrière du film? Cette décision pourrait-elle avoir une incidence sur le piratage du film?

    Nous avions prévu d'étendre la sortie du film en 2D sur des écrans qui n'étaient pas dispo en 3D (les films américains prenant la majorité de ces écrans avec leurs blockbusters estivaux alors que nous ne sommes qu'un petit film d'art et d'essai). Cette extension est remise en question. Le public de Carpentras par exemple devrait en être privé.

    Si cette interdiction est confirmée et que le conseil d'Etat donne raison au mégretiste Patrice André, nous entrons alors dans le système très complexe et complètement arbitraire du CSA qui, déja a pour habitude et sans explications de durcir les classifications des films en salles et donc de priver ces films de certaines cases, même si les systèmes à la demande font que ça ne veut plus rien dire. Les chaines peuvent s'en servir pour dévaloriser le film car le film alors deviendrait, en théorie (mais une fois de plus ça ne veut plus rien dire avec la catch up tv), indiffusable avant minuit.

    Il ne faut pas croire que cette interdiction va empêcher les jeunes d'aller voir le film, bien au contraire il va devenir un objet de curiosité que les jeunes se procureront d'autant plus en pirate

    Couplé à la chronologie des médias en France, qui nous interdit par exemple de mettre le film en VOD dès aujourd'hui, ce jeu fait le bonheur des pirates qui adorent utiliser l'argument du "puisque ce n'est pas disponible, on pirate le film".

    Parce qu'il ne faut pas croire que cette interdiction va empêcher les jeunes d'aller voir le film, bien au contraire il va devenir un objet de curiosité que les jeunes se procureront d'autant plus en pirate. Ils verront le film en 2D en streaming dans une qualité douteuse et le film rejoindra le flots d'images porno trash sur internet débarassé se sa grandeur et de son romantisme. Que personne ne s'étonne dans ce cas là pourquoi les films traitant du sexe sont cheap et à petit budget. Ils sont économiquement condamnés à ça.

     

    Sur Twitter, vous commentez "On devrait en savoir plus sur la France très bientôt". Qu'entendez-vous par là ?

    Il y a plusieurs étapes. La première est quelle va être la réaction du CNC et de la Ministre. La logique voudrait qu'elle renvoit la decision au Conseil d'Etat. Va t-elle le faire et risquer de perdre une nouvelle fois comme dans l'histoire de Saw ? Ce serait logique et légitime. Que va décider le Conseil d'Etat ? Dans le cas ou il appuie la décision du Tribunal Administratif, quelle va être la réaction de la Ministre ? Changer la loi ou attendre que le cas se représente et indéfiniment laisser un personnage dont même le FN ne veut plus dicter sa loi sur la censure en France ? Un ancien Ministre de la Culture m'expliquait qu'il aurait suffit de changer le texte après l'affaire Saw et que tout ça aurait évité cette situation ubuesque. Mais alors pourquoi ne le fait-on pas ?

    Dans un pays ou la majorité sexuelle est à 15 ans, on interdit aux jeunes de voir des scènes d'amour entre 16 et 18 ans ?

    Gaspar Noé a fui le régime de la dictature en Argentine et a découvert avec joie comme il dit la France du professeur Choron et de Hara Kiri. Où est cette France ? Où est l'esprit du 11 janvier ? Qu'a-t-on fait de notre tristesse, de notre indignation et de notre révolte qui a suivi ? A l'heure où on ne nous parle que d'économie, que fait-on des valeurs ? Que fait-on de la morale et de la réflexion ? Dans un pays ou la majorité sexuelle est à 15 ans, on interdit aux jeunes de voir des scènes d'amour entre 16 et 18 ans ? Que se passera-t-il si demain apres Patrice André, d'autres huluberlus décident d'interdire Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? pour racisme en s'appuyant sur des textes, OSS pour antisémitisme en prenant les dialogues à la lettre et sans regarder l'esprit, etc , etc.

    Jusqu'où va-t-on pousser l'aseptisation de la création ? La France a produit Fellini, Fassbinder, a encensé Pasolini ou Oshima, là ou ailleurs ces auteurs avaient du mal à être distribués à cause de leurs transgressions. Il en allait de la grandeur de la France. Quelle est aujourd'hui la politique culturelle de la France et son rayonnement ?

    ==> Depuis Baise-moi, ces films ont été interdits aux moins de 18 ans

    Toujours sur Twitter, vous écrivez que vous allez vous "battre autrement". Quelle est ou sont les prochaines étapes pour vous ? D'abord, laisser faire les autorités compétentes, attendre de voir la réaction de la ministre et du CNC. Ensuite espérer que le Conseil d'Etat invalide la décision du TA. Mais en dernier recours, on a en effet plein d'idées pour démontrer l'indigence de cette situation, de ce texte.

    C'est même assez excitant d'avoir ce combat à mener parce qu'il en va de la survie du cinéma indépendant.

    C'est même assez excitant d'avoir ce combat à mener parce qu'il en va de la survie du cinéma indépendant.

    Interrogé par Libération, Gaspar Noé a affirmé : "Ce qui m'angoisse, c'est que, à cause de ce genre de choses, des réalisateurs ou producteurs peuvent se mettre à avoir peur. Il y a un risque que les cinéastes ou scénaristes s'autocensurent." Qu'en pensez-vous ? J'espère que jamais un metteur en scène ou un scénariste ne sera gouverné par la peur, bien au contraire. J'espère que cette histoire va décupler l'énergie des créateurs pour transgresser et repousser les barrières. Un film doit déranger, troubler, laisser une trace durable et profonde, il doit nous faire perdre nos repères, et nous amener dans de nouveaux mondes.

    J'espère que cette histoire va décupler l'énergie des créateurs pour transgresser et repousser les barrières.

    Les producteurs et les distributeurs se chargeront de la peur, eux oui, parce qu'ils ont un rapport à l'économie, devront trouver des réponses à cette peur. Et pour ça récuperer la libre exploitation de leur droits pour pouvoir offrir à toutes oeuvres une distribution adaptée. Parce que le sommet de l'incongruité reste bien que maintenant qu'on nous interdit l'accès à pas mal d'écrans nous n'avons pas comme dans le reste du monde ou sera distribué Love la possibilité d'exploiter ce film immédiatement en VOD. Cette liberté d'exploitation qui en France a été confisqué par la chronologie des medias garantirait la liberté de création.

    Love vu par Ovidie : sur le papier, il devrait être interdit aux moins de 18 ans, mais...

     

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