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    Astrid et Raphaëlle sur France 2 : "la complexité de l'autisme est une grande richesse dramaturgique"
    21 mai 2021 à 09:00
    Julia Fernandez
    Julia Fernandez
    -Journaliste Séries TV
    Elevée à « La Trilogie du samedi », accro aux séries HBO, aux sitcoms et aux dramas britanniques, elle suit avec curiosité et enthousiasme l’évolution des séries françaises. Peu importe le genre et le format, tant que les fictions sortent des sentiers battus et aident la société à se raconter.

    Rencontre avec Alexandre de Seguins, scénariste et co-créateur du duo formé par Lola Dewaere et Sara Mortensen dans Astrid et Raphaëlle, à l'occasion de la diffusion de la saison 2 ce soir sur France 2.

    Pouvez-vous revenir sur la genèse d'Astrid et Raphaëlle ? Qu'est-ce qui a motivé l'écriture du pilote avec votre co-auteur Laurent Burtin, avant que France 2 commande une première saison ?

    Alexandre de Seguins, co-créateur et scénariste : A l'époque où j'ai commencé à travailler sur ce projet, je connaissais très peu de choses à l'autisme, pour ne pas dire que je n'y connaissais rien ! (rires) Je suis un grand amateur de Sherlock Holmes, et j'avais entendu dire que Conan Doyle s'était inspiré d'un personnage qui serait autiste, ou autiste-Asperger, et c'est vrai qu'un certain nombre de traits de Sherlock Holmes peuvent être rapprochés de caractéristiques reliés à l'autisme.

    Assez vite, l'idée est née de prendre ces caractéristiques, une attention particulière aux détails et un manque d'aisance sociale, et de les incarner en les justifiant par les traits d'un personnage qui pourrait être autiste. C'était l'idée de départ. Ensuite, j'ai fait beaucoup de recherches pour traiter le sujet correctement, avec en tête la notion que beaucoup de gens qui allaient regarder la série seraient comme moi, autrement dit pas forcément très renseignés sur la question. 

    Plus je me documentais, plus j'avais envie de traiter le sujet avec le plus de justesse possible, en gardant l'idée de départ d'écrire un polar procédural, ludique, mais dont l'un des personnages est autiste, et en assumant sa dimension autistique. C'est un sujet qui touche beaucoup de gens : on estime qu'il y a 600 000 personnes autistes en France. Ça fait un pourcentage non négligeable de la population, et il fallait être vigilant dans la manière de le traiter. Ce qui m'est apparu assez vite, c'est que le sujet est souvent un peu trop simplifié quand il est traité en fiction ; or c'est dommage parce que la complexité de l'autisme est une immense richesse dramaturgique.

    J'ai ensuite découvert une autrice, Temple Grandin. Elle a écrit plusieurs livres, dont un qui s'appelle Penser en images, et dans ce livre elle raconte son autisme de l'intérieur. C'est un livre qui m'a beaucoup touché, et qui a beaucoup inspiré le personnage d'Astrid.

    Astrid et Raphaëlle
    Astrid et Raphaëlle
    Sortie le 12 avril 2019 | 52min
    Série : Astrid et Raphaëlle
    Avec Sara Mortensen, Lola Dewaere, Benoît Michel, Daniel Njo Lobé, Geoffroy Thiebaut
    Presse
    3,6
    Spectateurs
    4,1
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    Progressivement, l'idée de faire un binôme entre un personnage autiste et un personnage très neurotypique, et de jouer sur les complémentarités qu'il pouvait y avoir entre eux a émergé. On voulait dès le départ que ces deux héroïnes s'apportent mutuellement, et qu'Astrid apporte à Raphaëlle autant que le personnage de Raphaëlle apporte à Astrid, qu'elles soient dans une relation d'égale à égale.

    Dans la saison 1, Raphaëlle aide beaucoup Astrid à affronter des situations compliquées pour elle du fait de son autisme. Raphaëlle est un personnage dépourvu d'a priori par essence, elle n'en a pas envers Astrid quand elle la rencontre, et ça joue beaucoup dans la relation qu'elles vont tisser.

    Enfin, nous avions la volonté de rencontrer des personnes autistes, de ne pas faire un projet traitant d'autisme sans à aucun moment intégrer des personnes concernées dans le processus. J'ai rencontré assez tôt Joseph Schovanec, qui a fait beaucoup de conférences sur l'autisme, et au moment de la rédaction de la saison 1, nous avons eu l'opportunité d'avoir une dizaine de personnes de différentes associations d'adultes autistes qui ont lu les textes, et avec qui on a échangé autour de la manière dont on traitait le sujet.

    On essaie aussi d'intégrer des comédiens autistes dans le casting, dans des rôles d'autistes mais pas que, puisque Hugo Horiot a joué un neurotypique, le grand frère de William qui est dans la saison 1 et une partie de la saison 2. Du reste, on s'est très bien entendus avec Hugo : en saison 2, il est devenu un interlocuteur privilégié pendant toute l'écriture. 

    On sait qu'on ne peut pas faire l'unanimité sur un sujet comme la question de l'autisme, mais on est très vigilants sur ce qu'on raconte autour de ça sur le personnage d'Astrid, nourri de nos rencontres avec des personnes autistes. Et dès le départ, il y avait cette idée d'intégrer des personnes autistes dans le processus.

    Vouliez-vous aussi dès le départ en faire un duo de femmes, avec une relation d'amitié forte ?

    C'est venu très tôt oui, dès le départ nous voulions faire un binôme a priori féminin car ça allait bien avec la dynamique du projet, et aussi parce qu'on traite beaucoup moins des femmes autistes. Très souvent, ce sont des hommes dans les fictions.

    On a longtemps cru qu'il y avait majoritairement des garçons autistes, et en fait on a découvert a posteriori qu'il y a au moins autant de filles que de garçons, mais qu'une grande partie d'entre elles "camouflent" mieux ces traits autistiques. Ces profils de femmes sont diagnostiqués très tard, parce que pendant très longtemps, leurs traits autistiques étant moins voyants, elles se sentent étranges et différentes, sans savoir pourquoi. 

     Il y a un terme qui commence à émerger, on parle de "neurodiversité" : nous voulions casser un peu les codes de représentation, en faisant un binôme avec une amitié non pas malgré la différence, mais nourrie par la différence. Une amitié très forte, sororale, entre les deux personnages.

    Dans cette nouvelle saison, tandis qu'Astrid (Sara Mortensen) s'épanouit de plus en plus et dispose de nouvelles ressources grâce à Raphaëlle (Lola Dewaere), on en apprend un peu plus sur le passé de cette dernière. Comment avez-vous approfondi leur dynamique ?

    Une des premières choses qui est assez organique dans la série, c'est qu'Astrid évolue. Ce n'est pas parce qu'elle est autiste que c'est un personnage figé. Evidemment, comme c'est une série procédurale et pas feuilletonnante, les personnages restent assez proches de ce qu'ils sont, mais on a pris le parti en fin de saison 1 de faire des choix assez radicaux là-dessus.

    On sait qu'on ne peut pas faire l'unanimité sur un sujet comme la question de l'autisme, mais on est très vigilants sur ce qu'on raconte autour de ça sur le personnage d'Astrid, nourri de nos rencontres avec des personnes autistes. Et dès le départ, il y avait cette idée d'intégrer des personnes autistes dans le processus.

    Beaucoup de gens qui vont regarder la série ne connaissent pas bien l'autisme, et il ne faut pas qu'on ait l'impression que c'est trop simple de progresser, ni que c'est impossible de vivre dans le monde. Souvent d'ailleurs, la difficulté vient de l'environnement plutôt que de la personne autiste. Ce serait comme de dire à quelqu'un en fauteuil roulant de faire un effort devant un escalier. En revanche, si on met une rampe, tout à coup son handicap est moins une gêne dans son quotidien.

    De ce fait, la saison tourne beaucoup autour du nouveau cadre de vie d'Astrid, et par ailleurs, ce qui est intéressant c'est de voir que derrière son apparente solidité et sa force, Raphaëlle a aussi ses failles et ses fragilités, et c'était intéressant d'aller développer ça dans son passé.

    Il y avait quelque chose qui nous a beaucoup touchés : la relation entre Raphaëlle et son père, qu'on avait envie de développer. Parfois on ne mesure pas complètement l'impact que vont avoir les choses à l'écran, et le comédien qui joue le père de Raphaëlle, Michel Bonpoil, est absolument super, et il y a quelque chose qui passe très bien avec Lola, qui porte très bien cette force fragile, avec quelque chose de très volontaire et une sensibilité à fleur de peau. Elle était parfaite dans cette scène avec son père. 

    Pour son personnage, l'idée c'était qu'elle soit capable de faire front et de taper du poing sur la table si nécessaire, à l'inverse d'Astrid qui est plus vulnérable, mais qui a quand même cette fragilité intérieure, face à laquelle Astrid peut être une alliée.

    On a longtemps cru qu'il y avait majoritairement des garçons autistes, et en fait on a découvert a posteriori qu'il y a au moins autant de filles que de garçons, mais qu'une grande partie d'entre elles "camouflent" mieux ces traits autistiques. Ces profils de femmes sont diagnostiqués très tard, parce que pendant très longtemps, leurs traits autistiques étant moins voyants, elles se sentaient étranges et différentes sans savoir pourquoi.

    Dans cette saison 2, on remarque aussi un léger changement de look côté flics pour Raphaëlle, qui a désormais les cheveux bouclés au naturel, et Nicolas (Benoît Michel), qui arbore une moustache...

    Alors la moustache de Nicolas, c'est un peu un hasard de calendrier. (rires) Il n'y avait pas du tout d'intention derrière. En revanche, le changement de look de Raphaëlle, c'est Lola qui s'approprie son personnage. Elle est d'autant plus Raphaëlle dans cette saison que dans la précédente ; c'est aussi la force d'une série, un personnage s'étoffe dans la durée et devient de plus en plus juste. Et c'est vrai qu'il y a une adéquation encore plus grande entre le personnage de Raphaëlle et son apparence, son style.

    A titre personnel, je trouvais le criminel du final de la saison 1 très réussi car presque insaisissable,  à la fois capable de se déguiser en Monsieur-tout-le-monde et de falsifier des tests ADN. Avez-vous envisagé pour l'avenir de passer d'un format d'enquêtes bouclées à du semi-feuilletonnant, en introduisant un grand méchant par saison à l'instar d'une série comme Dexter ?

    On a vraiment un ADN de série procédurale plutôt bouclée ; après, on aime bien faire vivre notre univers au-delà du simple épisode. Pour l'instant, c'est par petites touches, mais il y a un certain nombre de personnages de la saison 1 qui reviennent en saison 2 : le tatoueur, le frère de William... Je ne peux pas vous en dire trop parce qu'il n'y a rien d'officiel pour l'instant, mais quand on réfléchit à la suite, on imagine faire revenir certains autres personnages. 

    L'idée, c'est qu'on est une série bouclée avec une continuité. Semi-feuilletonnant, je ne sais pas si c'est le bon terme, mais il me semble assez juste sur le fait que chaque enquête est une histoire en soi et doit être autonome, mais bout à bout elles racontent une histoire plus grande. 

    Qu'est-ce qui est le plus complexe dans l'écriture d'une enquête, selon vous ?

    Ah... (rires) Ce qui est très particulier dans le genre policier, c'est qu'en réalité, l'enquête est là pour mettre les personnages en valeur. Ce qui nous intéresse le plus, c'est qu'elle nous permette de mettre les personnages en situation et d'être eux-mêmes : dans Dr House, ce qu'on a envie de voir c'est Dr House faire du Dr House ! Mais pour autant, pour que cela fonctionne, la mécanique du polar doit être irréprochable. 

    Par ailleurs, on essaie toujours de faire un pas de côté dans Astrid et Raphaëlle. Parfois on joue à frôler le surnaturel ; on a eu des fantômes, des maisons hantées, de la magie... Parfois, c'est vrai que ça nous donne des cheveux blancs parce qu'il faut toujours retomber sur nos pas : il y a quelque chose qui semble surnaturel derrière lequel on va trouver l'explication rationnelle, et le tout doit rester simple et ludique. C'est pour cela que j'aime l'analogie des casse-têtes : les puzzles sont l'intérêt spécifique d'Astrid, mais c'est aussi comme ça qu'on envisage notre écriture. Quand on a compris la mécanique ça doit paraître simple, mais indéboulonnable à première vue, en gardant toujours en vue le plaisir de jouer avec le spectateur.

    Avez-vous d'autres projets en cours d'écriture, en parallèle de la série ?

    J'ai un projet avec le même producteur, Jean-Sébastien Bouilloux, qui est au sein de JLA le partenaire qui m'a accompagné depuis la genèse de la série. On a un autre projet en développement, qui s'appelle La Carapace du homard, dont je ne peux pas dire grand chose pour le moment.

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