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    Cannes 2021 : "Que peut le cinéma pour le climat ?", la tribune de Cyril Dion et du mouvement On Est Prêt
    11 juil. 2021 à 08:00
    Yoann Sardet
    Yoann Sardet
    -Rédacteur en chef
    Fan de SF et chasseur de faux raccords et d’easter-eggs, Yoann "Michel" Sardet est un enfant des 80’s / 90’s, cinéma où il navigue avec passion.

    A l'initiative du mouvement On Est Prêt et du réalisateur Cyril Dion ("Demain", "Animal"), les équipes des films de la sélection "Le Cinéma pour le Climat" du 74e Festival de Cannes questionnent le rôle du 7e Art face aux enjeux écologiques.

    UGC Distribution

     Le cinéma peut-il changer le monde ? Du moins contribuer à le réparer en proposant "d’autres représentations de l’avenir" ? Alors que la planète fait actuellement face à des épisodes de chaleur extrêmes, sur le continent nord-américain comme dans l'Europe du Sud, Magali Payen, fondatrice du mouvement On Est Prêt et Cyril Dion, auteur et réalisateur, du documentaire Animal (en salles le 24 novembre), publient une tribune "appelant le monde du cinéma à agir pour la protection du vivant et la lutte contre le dérèglement climatique".

    Cette démarche intervient deux ans après une première prise de parole dans le cadre du Festival de Cannes 2019, et fait écho à la sélection éphémère "Le Cinéma pour le Climat" proposée cette année sur la Croisette à travers sept longs métrages (six documentaires et une fiction) visant à "incarner cinématographiquement" l'engagement écologique de la quinzaine. Les signataires de la tribune sont d'ailleurs des membres des équipes de ces films, de Cyril Dion à Marion Cotillard en passant par Aïssa Maïga.

    Les films de la sélection "Le cinéma pour le Climat"
    La Tribune "Le Cinéma pour le Climat"

    Cette année, le festival de Cannes a décidé de créer une sélection éphémère « le cinéma pour le climat ». Mais que peut le cinéma pour le climat ? Et plus globalement pour la crise écologique ou sociale ? Sans doute plus que nous ne l’imaginons… Depuis qu’il existe, le 7ème art a joué un rôle majeur dans la construction de nos imaginaires collectifs et a largement influencé des mouvements de l’Histoire.

    Ainsi, lorsque Jules Vernes, en 1865 imagina dans De la Terre à la Lune, la propulsion d'un obus abritant trois hommes vers le satellite terrestre il ne savait pas encore qu'il inspirerait HG Wells en 1901, dont le roman Les premiers hommes dans la Lune, serait adapté par Georges Méliès au cinéma en 1902 dans le Voyage dans la Lune, ni que ce récit ensemencerait de nombreuses œuvres ultérieures qui se nourriraient les unes les autres : La Femme sur la Lune en 1929 où Fritz Lang mis en scène l'alunissage d'une fusée, qui inspirera directement le film soviétique le Voyage Cosmique en 1936, mais aussi Irving Pichel et son film Objectif Moon... En 1969, l'imagination humaine avait suffisamment travaillé pour que la puissance évocatrice du projet mobilise les énergies et permette de le matérialiser lors de la première mission Apollo.

    Cette influence du cinéma a aussi été utilisée, pour le meilleur et pour le pire, par de nombreuses puissances politiques au cours du XXème siècle. Entre 1933 et 1945, mille deux cents longs-métrages ont été tournés dans l’Allemagne Nazie, de la comédie sentimentale à la fresque historique pour appuyer l’effort de guerre. Côté américain, alors que les négociations du plan Marshall battaient leur plein, Eric Johnston, président de la Chambre de Commerce américaine et de la Motion Picture Association of America fut dépêché en 1947. En échange des milliards attribués à la reconstruction, ce dernier imposa de disposer de 60% des droits de diffusion sur les écrans européens. Comptant ainsi y implanter la culture et les entreprises américaines : le coca, les jeans, les supermarchés, les voitures, les pavillons de banlieue… Il déclara devant la commission des activités anti-américaines : "le cinéma américain est, et doit être toujours davantage, une arme de combat contre le communisme."

    Nous, êtres humains, sommes une espèce fabulatrice. Nos psychés sont façonnées par les récits individuels et collectifs que nous élaborons et partageons ; nos perceptions sont influencées par les histoires qui nous sont contées. Nous pouvons utiliser grossièrement ce talent pour manipuler l’opinion ou nous pouvons, avec intégrité, élaborer des œuvres d’art qui laissent les spectateurs libres et ouvrent des perspectives nouvelles. Le cinéma peut nous aider à comprendre des phénomènes qui nous échappent, à considérer des points de vue qui nous sont étranger et à les apprivoiser, tant sur le plan intellectuel qu’émotionnel. Ainsi, combien de films ont participé à faire évoluer nos regards sur l’égalité entre les femmes et les hommes, entre les personnes de différentes couleurs, origines et milieux sociaux, entre les hétérosexuels et les membres de la communauté LGBT+ ? Parmi les productions récentes on pense, en vrac, à Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, Danish Girl de Tom Hooper, Moonlight de Barry Jenkins, Selma, d’Ava DuVernay, Parasite de Bong Joon Ho ou Malcom X de Spike Lee...

    Combien de films nous ont ouvert les yeux sur des réalités que nous nous connaissions pas ou que nous ne voulions pas voir : Farenheit 911 de Michael Moore sur les véritables motivations de la guerre en Irak, Citizen Four de Laura Poitras sur la surveillance de masse, Les Misérables de Ladj Ly sur la complexité des banlieues françaises, Révélations de Michael Mann ou Dark Waters de Todd Haynes sur les manipulations de l’industrie, Spotlight de Tom McCarthy ou Grâce à Dieu de François Ozon sur la pédophilie dans l’Eglise.

    Aujourd’hui, la lutte contre le changement climatique et la disparition des espèces est un enjeu vital pour l’avenir de l’humanité. Alors que la température moyenne du globe a augmenté de 1,1°C depuis 1880, des méga-feux dévorent déjà les forêts de tous les continents. En 2019 ils ont tué 1,2 milliards d’animaux en Australie, en 2020 et 2021 ils ont fait partir en fumée des villages entiers sur la côte ouest des Etats-Unis et du Canada. Des sécheresses terribles perturbent l’agriculture dans de nombreux pays et des êtres humains sont menacés d’être durablement privés d’eau. Des canicules inédites tuent déjà les personnes les plus fragiles. Rien que pendant l’année 2020 plus de 30 millions de personnes ont été déplacées, provoquant des tragédies individuelles mais aussi des déstabilisations politiques qui ont renforcé l’extrême droite à travers le monde. Or, si nous poursuivons sur la même trajectoire, il pourrait faire 3 à 4°C supplémentaires  en moyenne sur la planète en 2100, ce qui rendrait de nombreuses régions inhabitables.

    Nous croyons profondément que le cinéma doit jouer son rôle pour nous aider à regarder ces réalités en face, mais également pour mobiliser nos ressources collectives et créatives.

    En 2007, Une vérité qui dérange d’Al Gore, présenté à Cannes puis couronné d’un Oscar, a ouvert les yeux du monde entier sur le changement climatique, depuis 2008 le film Home de Yann-Arthus Bertrand a été vu par plus de 800 millions de personnes dans le monde, accélérant la prise de conscience écologique. En 2016, le film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent a fait souffler un vent d’espoir et déclenché des milliers d’actions dans plusieurs pays. En 2019, la série documentaire Notre Planète de David Attenborough a sensibilisé plus de 40 millions de personnes à la beauté et à la fragilité du vivant. Des millions de jeunes, terrifiés  par l’avenir et mobilisés par la perspective de réinventer nos façons de vivre ont investi les rues pendant deux ans, bousculant les leaders politiques et occupant les conversations médiatiques. Certains d’entre eux ont déjà pris la parole à Cannes en 2019 avec le mouvement On est prêt autour de la tribune Résister et Créer. Ils sont cette année les héros de plusieurs des films que nous présentons au festival. Ils représentent ceux pour qui nous nous battons, en même temps que l’espoir de voir émerger une génération dont une nouvelle vision du monde permettra de résoudre les défis immenses qui nous sont posés.

    Mais quelques films ne suffiront pas à changer la donne, nous avons besoin que des centaines d’autres abordent ces problématiques chaque année et proposent d’autres représentations de l’avenir. Depuis plusieurs années maintenant les héros sont aussi des héroïnes, nos histoires mettent en scène des personnages gays, trans, de toutes les couleurs de peau et nous laissent espérer que les enfants et les adolescents qui se construisent avec ces représentations ne verront pas le monde comme ceux qui ont été biberonnés aux films ou aux séries des années 80 ou 90 où des hommes blancs et hétérosexuels régnaient sans partage. De la même façon, nous avons besoin d’histoires qui mettent en scène d’autres façons de se déplacer, d’habiter, d’autres relations avec les animaux, les arbres et les océans. Des histoires qui racontent de quelle façon nous pourrions sortir de ce pétrin. D’autres qui imaginent comment nous vivrions demain, en sortant des éternelles dystopies apocalyptiques ou des fantasmes ultra-technologiques. Car comment construire un autre monde si nous ne pouvons pas d’abord l’imaginer ?

    Ce sont toutes ces histoires que nous pouvons raconter. C’est ce que nous avons modestement commencé à faire et que le festival de Cannes a décidé de mettre en lumière. Nous espérons que vous serez très nombreux à nous rejoindre, pour faire ces films, pour aller les voir et pour contribuer à réparer ce monde. Il en a bien besoin.

    Cyril Dion, réalisateur d’Animal
    Aïssa Maïga, réalisatrice de Marcher sur l’eau
    Flore Vasseur, réalisatrice de Bigger Than Us
    Louis Garrel, réalisateur de La Croisade
    Marie Amiguet, réalisatrice de La Panthère des Neiges
    Marion Cotillard, productrice de Bigger Than Us
    Magali Payen, fondatrice du mouvement On est prêt
    Eric Bonte
    Cyril Dion

    3 questions à Cyril Dion

    AlloCiné : L'écologie et la question climatique sont au centre des regards cette année à Cannes. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

    Cyril Dion : Ça me fait plaisir, évidemment. C'était déjà un appel que j'avais lancé au Festival en 2019, avec une tribune avec le mouvement On est prêt qui appelait les cinéastes, les réalisateurs et les producteurs à faire des films qui nous aident à imaginer le futur différemment. En se disant que c'est un peu difficile de construire un monde vraiment écolo si on n'est pas d'abord capable de l'imaginer. Et qui mieux que les cinéastes, les scénaristes peuvent le faire ? Donc, le fait que cette année le festival décide de faire une sélection sur ce sujet-là et mette en même temps les films en lumière, c'est à dire leur dimension cinématographique, et le sujet en faisant aussi des efforts sur l'organisation du festival, je trouve que c'est un pas de franchi qui est très encourageant.

    Les incidents climatiques se multiplient, la situation s'aggrave de plus en plus nettement, comment expliquer notre inaction et notre aveuglement face à tout ça ?

    Je ne crois pas que ce soit de l'aveuglement. Je pense que c'est une forme de déni et que c'est un mode de fonctionnement des êtres humains de réagir quand la catastrophe est là. On l'a vu avec la pandémie : on savait depuis des décennies qu'un syndrome grippal pouvait dégénérer. On n'était pas prêts. On avait, en gros, remis à plus tard l'organisation qu'il aurait fallu avoir au moment où la pandémie est survenue. C'est un peu la même chose avec le climat.

    On sait depuis la fin des années 70 que le réchauffement climatique est là. On sait ce que ça va avoir comme conséquences... Les scientifiques d'Exxon, en 1982, avaient calculé qu'en 2019, on serait déjà à +1 degré de réchauffement en moyenne sur la planète, ce qui était le cas en 2019. Et qu'on serait à 415 parties par million -la concentration de CO2 dans l'atmosphère- on y était en 2019. Donc, on sait tout. On sait tout depuis quarante ans.

    Il faut se battre pour chaque dixième de degré.

    Simplement, d'une part, le secteur privé et particulièrement les grands pétroliers ont tout fait pour semer le doute, pour faire des études contradictoires, pour laisser entendre qu'on n'était pas certain de ce qui allait se passer et qu'il ne fallait pas non plus être catastrophiste et empêcher le progrès et empêcher notre civilisation de se développer comme elle se développe... Ce qui est vraiment profondément criminel.

    Et puis, encore une fois, tant que cela n'est pas arrivé, ça reste pour les gens un peu un concept. Là, c'est en train de devenir très concret. Là, je peux vous dire que j'ai des amis en Californie, notamment des scientifiques, qui disent que l'apocalypse est là parce que les sécheresses sont là, parce que les méga-feux sont là, parce que eux aussi l'année dernière ont vu des villages partir en fumée, parce que leur vie est en train de se transformer, d'être bouleversée. Là, les climatologues nous disent : dans les dizaines d'années qui viennent, les 50 degrés à Lille, on va les avoir. 

    Malheureusement, on a attendu trop longtemps, mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas réagir aujourd'hui. Tout ce qu'on peut faire à partir de maintenant, chaque dixième de degré qu'on va réussir à gagner sur l'augmentation de la température est fondamental. Il faut se battre pour chaque dixième de degré.

    Les films de la sélection "Le Cinéma pour le Climat" sont tous liés les uns aux autres, dans le sens où ces bouleversements à répétition sont les différents symptômes d'une situation globale alarmante. Et la solution réside sans doute dans notre capacité à renoncer à un peu de confort au profit d'une plus grande humanité, comme c'est dit dans "Bigger Than Us". Mais sommes-nous capables de cela ?

    On peut poser la question comme ça, se demander si on peut renoncer à notre confort. Une autre façon de poser le problème, qui est celle qu'on a développée dans le film Animal qu'on présente à Cannes, c'est plutôt de se dire quel autre projet de société on peut avoir. Nous, les humains, on a besoin de trouver du sens et d'être motivés par quelque chose. On a besoin que l'avenir qu'on va construire soit aussi quelque chose qui nous stimule, qui nous inspire, qui nous fasse rêver. Si c'est simplement de la privation, je n'y crois pas. Et là, ce qu'on essaie de montrer dans Animal, c'est que pour l'instant, la direction que notre société prend c'est : toujours plus de croissance économique, toujours plus de richesses, toujours plus de possession matérielle. C'est en train de nous amener vers la catastrophe.

    L'autre direction qu'on pourrait emprunter, c'est : à quoi est ce qu'on sert, nous, les êtres humains, dans le reste des écosystèmes et au milieu du vivant ? Et ce que nous ont dit les personnes extraordinaires qu'on a rencontrés, c'est que les humains peuvent être les gardiens du vivant. Comme on a la capacité de comprendre comment les écosystèmes fonctionnent, notre mission -le sens qu'on pourrait donner à nos sociétés- c'est de faire en sorte que la vie continue à se perpétuer sur cette planète.

    Les humains peuvent être les gardiens du vivant

    A la fois pour nous et évidemment, donc faire en sorte que les êtres humains vivent en bonne santé dans des environnements les plus sains possibles, mais aussi que tout le reste des écosystèmes s'enrichissent donc replanter des forêts, replanter des mangroves, ré-ensauvager. Permettre à des animaux qui aujourd'hui sont indispensables à nos modes de vie de pouvoir retrouver des espaces pour se nourrir, pour évoluer et potentiellement laisser un monde à nos enfants qui sera encore plus vivant que le monde dans lequel on est aujourd'hui.

    C'est une perspective qui est exceptionnelle et qui nous demande effectivement de changer les règles du jeu : changer les règles du jeu économique, changer les règles du jeu, de l'urbanisme, de la façon dont on habite le territoire... Mais non seulement c'est tout bénef parce que ça va nous permettre de ne pas disparaître, mais en plus, c'est infiniment plus intéressant en terme de stimulation intellectuelle, de créativité que de simplement chercher à faire augmenter le PIB. Moi, je pense qu'on a besoin de ça. On a besoin de se donner des horizons qui sont, mais qui sont très enthousiasmants.

     

     

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    Commentaires
    • BHEUAR
      Un article ultra politiquement correcte pour nous servir des tartines de psychose climatique + droit LGBT + haine de l'homme blanc hétérosexuel qui régnait sans partage dans les années 80 et 90C'est clair qu'as cette époque ont étais dans des heures sombres...
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