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    Une fois que tu sais : "Tiens, les voilà les 3 axes pour notre futur.e président.e !"
    22 sept. 2021 à 10:00
    Vincent Garnier
    Vincent Garnier
    -Rédacteur en chef
    Depuis l’enfance, Vincent Garnier cultive un goût pour le cinéma français, qu’il soit populaire ou plus confidentiel. Parce qu’il est le reflet d’une époque et d’un état d’esprit. Parce qu’il accorde une place de choix au dialogue.

    Rencontre avec Emmanuel Cappellin, le réalisateur de "Une fois que tu sais", un documentaire en forme de signal d'alarme pour sensibiliser les spectateurs sur la catastrophe écologique qui menace.

    AlloCiné : D'où vous est venue l'envie de réaliser Une fois que tu sais ?

    Emmanuel Cappellin : Depuis très jeune, je suis animé ou hanté – selon les jours ! – par une question impossible : "Sommes-nous capables d'autorégulation, non pas au niveau de l'individu ou d'un groupe restreint car des exemples localisés abondent pour le démontrer, mais en tant qu'espèce biologique devenue force géologique, puissance planétaire ?". C'est quelque chose de tout à fait inédit dans notre histoire.

    J'appartiens à la génération qui voit le projet humain buter contre des limites physiques qu'on pensait jusqu'ici inatteignables, en particulier avec l'énergie et le climat. Je pense que c'est ce besoin d'explorer notre confrontation collective à la limite qui m'a conduit à réaliser Une fois que tu sais mais il m'a fallu beaucoup de temps pour assumer le fait qu'au fond, c'était de manière personnelle, subjective, et partiale que je désirais l'explorer.

    J'ai commencé l'écriture en 2012 mais l'idée du film remonte sans doute à 2009. Je réalisais à l'époque des interviews pour un projet documentaire sur les premiers réfugiés climatiques. Pour expliquer les mécanismes climatiques à l'œuvre derrière les expériences souvent difficiles que me racontaient ces "réfugiés", je rencontrais aussi des scientifiques.

    La rencontre avec Charlie Veron, spécialiste des coraux au nord de l'Australie, m'a frappé. Au lieu d'un discours objectif sur la situation, j'ai découvert un homme désemparé et une famille profondément affectée. Charlie et sa femme étudiaient un écosystème qui disparaît avec l'acidification des océans que provoquent les changements climatiques. Ils avaient arrêté de parler du climat devant leur fils de 10 ans qui en faisait des dépressions. Leur fille de 14 ans avait arrêté le lycée en disant «À quoi bon, sans futur ? ».

    J'ai eu l'impression que cette famille, dont l'expérience résonnait fort en moi, était comme une paire de jumelles qui me permettait de voir dans l'avenir et d'imaginer ce que vivraient peut-être beaucoup d'autres personnes à mesure que leur savoir d'experts se diffuserait. Leur éco-anxiété et leur engagement allaient-ils devenir des phénomènes sociaux beaucoup plus répandus à mesure que la conscience des impacts climatiques et de leurs implications nous rentrerait dans le crâne à grands coups de rapports scientifiques et de catastrophes vécues ?

    Une fois que tu sais
    Une fois que tu sais
    1h 44min
    De Emmanuel Cappellin
    Presse
    3,3
    Spectateurs
    3,8
    Séances (27)

    Tout au long du film, vous rencontrez des spécialistes du climat, des intellectuels qui ont modélisé le chaos qui nous menace... Quelles rencontres vous ont le plus remué ?

    Chaque rencontre a été déterminante. Pour faire le film bien sûr. Mais aussi pour ma vie. Jean-Marc Jancovici apporte la lucidité nécessaire sur la situation. Richard Heinberg nous autorise à ressentir la tristesse et à vivre le deuil de ce qui est déjà perdu. Saleemul Huq nous ramène dans le combat, propulsé par une saine colère et la soif de justice. Comme Pablo Servigne, Susanne Moser nous plonge à la fois dans les coulisses psychologiques du conflit interne que tout ce cheminement suscite et dans l'expression politique de ce conflit en nous encourageant à reconsidérer la mécanique et les horizons du changement social.

    Je suis très attaché à tous ces protagonistes – forcément, après ces années à les filmer. Aussi parce qu'ils m'ont beaucoup donné en m'accordant leur confiance et en se livrant progressivement à moi. Mais ce n'est pas un hasard si le film se termine avec le portait de Susanne – experte du GIEC sur la vulnérabilité et l'adaptation au climat. Dès notre première rencontre en 2014, je me suis identifié de manière très forte à elle, à son parcours et aux questions qu'elle choisissait d'explorer dans son travail. Elle a été pour moi comme une sorte d'alter-égo joyeux et insaisissable.

    Deux écueils menacent le documentaire militant, particulièrement le documentaire écologiste : le constat froid et le torrent d'émotions. Vous avez évité les deux. Comment avez-vous trouvé l'équilibre ?

    Merci ! Je prends cette question comme un véritable compliment parce que la recherche de cet équilibre a été une vraie préoccupation pendant les 8 années qu'il a fallu pour faire le film. Si un équilibre a été trouvé – ce sera au public d'en juger – je le dois à mes discussions sans fin avec de nombreuses personnes dont la productrice du film Clarisse Barreau et en particulier la chef-monteuse Anne-Marie Sangla qui a écrit et réalisé le film en collaboration avec moi.

    A chaque fois que je lui disais : "je me fous du constat scientifique sur le climat, plus de 600 films l'ont déjà raconté. Ce qui m'intéresse, c'est de voir ce qui se passe quand on a grimpé la longue et raide pente de la prise de conscience et qu'on se retrouve de l'autre côté du col de la compréhension rationnelle pour se retrouver dans un nouvel espace, une nouvelle vallée aux reliefs inconnus où nos repères ont disparus, où tout nous semble étranger et mouvant, où il faut se reconstruire. C'est ça l'histoire !". Elle me répondait : "Ah oui ? Et comment tu vas nous emmener faire ce voyage avec toi si tu ne nous donnes pas un minimum de bagages et d'équipement pour partir à l'aventure ? Comment tu vas nous donner envie de te suivre jusque dans cette vallée ?"

    C'est grâce à elle si le film est peu à peu devenu plus accessible, plus généreux si j'ose dire. Pour éviter que ce que nous avons glissé de "constat" dans le film ne soit trop froid et distant, nous avons fait le choix de raconter mon propre cheminement en écho à celui des expert.e.s du film et à celui de toute une génération confrontée au constat. Le fil rouge de ma vie qui s'enracine dans un village, l'action de ses élus, la recherche d'une forme de relocalisation qui permet de retrouver du pouvoir d'agir, c'est quelque chose qui est venu peu à peu dans le film et que je n'avais pas du tout anticipé. J'ai commencé à faire des images de ma famille, le village et moi avec la naissance de mon fils Helio, en 2015, après déjà 3 ans d'écriture et un an de tournage !

    Il y a un plan magnifique : un scientifique, qui vient de vous avouer qu'il avait renoncé à avoir un enfant à cause de la catastrophe climatique qui nous attend, est invité à un colloque. Il observe sans dire un mot les participants profiter d'un buffet gargantuesque comme s'ils n'avaient pas retenu un mot des discours effrayants qu'ils viennent d'écouter.

    La scène est issue d'un tournage qui n'a pas été évident. C'était en 2015. J'avais appris au dernier moment que Richard Heinberg se rendrait à un colloque organisé à Athènes, dans une Grèce alors en pleine crise économique. Le potentiel symbolique des ruines antiques, la force de l'actualité d'un pays subissant l'effondrement du niveau de vie pour beaucoup en écho aux thématiques du film...Je ne pouvais pas rater ça. Branle-bas de combat.

    J'étais à l'époque encore seul à porter le projet en auto-production. Il fallait jouer tous les rôles - producteur, réalisateur, fixeur, cadreur, ingénieur du son. Mais ça m'a permis de réagir très vite et de rejoindre Richard à temps. Nous n'avions que deux jours, et étions finalement bloqués la plupart du temps dans l'hôtel de luxe où un milliardaire grec avait organisé cette conférence sur le développement durable. De mon côté, je cherchais encore une écriture pour Une fois que tu sais qui est mon premier long-métrage. Je me suis mis à filmer l'atmosphère très protocolaire de l'hôtel, les couloirs, le personnel...

    Et puis il y a eu ce fameux buffet. Après le discours de Richard qui s'efforçait de déboulonner l'idée même de développement durable devant un parterre de philanthropes ennuyés, il y avait quelque chose d'obscène dans cette abondance bien intentionnée. J'ai essayé de la rendre en filmant les corps de très près, les mains et les fourchettes qui s'empressent, et en travaillant à rendre cette orgie manifeste au montage son avec Virgile Van Ginneken.

    Cette scène, je ne crois pas que ce soit l'envie de pointer des coupables – car, au fond, ne le sommes-nous pas tous selon nos moyens ? C'est plutôt une manière de nous ramener à la dure loi de la matière, à ces nécessités terrestres qui nous rappellent à l'ordre quand on s'élève vers trop d'idéal. Ah, cette satanée matière qui nous leste ! Elle nous rassemble aussi : que c'est bon la bouffe ! Les gens se retrouvent autour des petits fours, des poissons arrachés aux océans, des grappes de raisins... Et puis on voit Richard, seul dans la foule, qui essaye de se frayer un chemin vers une musique qui joue au loin, qui est déjà ailleurs, dans le monde d'après, un monde dépeuplé.

    A la fin du montage de cette scène, j'ai redécouvert l'admiration et l'empathie profonde que je ressentais pour cet homme courageux et ce qui m'avait conduit à le suivre toutes ces années. Avec Anne-Marie, on a essayé d'emmener le spectateur dans sa tête, de partager la solitude qu'implique une détermination sans faille. On est là, avec lui, et on voudrait comme lui – peut-être, l'espace d'une seconde – faire le nécessaire pour avoir à nouveau le droit de se projeter dans un avenir désirable.

    Vous êtes élu Président de la République en 2022. Quelles sont les 3 mesures pour le climat que vous prenez au lendemain de votre élection ?

    Ah ah ! Bien tenté, mais je vais botter en touche. Éviter l'effondrement climatique amorcé demanderait des milliers d'actions spécifiques menées par des millions d'acteurs différents répliqués des milliards de fois.

    L'objectif des 1.5ºC – la température moyenne de réchauffement maximum fixé lors de l'Accord de Paris en 2015 – est sans doute déjà derrière nous parce que les effets de nos émissions de gaz à effet de serre (GES) se font ressentir des dizaines d'années après avoir été rejetées dans l'atmosphère. Rester sous les 2ºC de réchauffement reste théoriquement possible mais à condition que nous répétions année après année l'exploit de réduction mondiale du CO2 qu'on a atteint pendant seulement un an "grâce" à la crise Covid parce que presque tous les pays du monde se sont simultanément auto-contraints à mettre à l'arrêt une grande partie de leur économie cette année-là. On observe déjà le rebond des GES cette année.

    Alors mettre en avant 3 mesures pour le climat, plutôt que 1000 autres, c'est forcément entretenir une illusion que l'écologie politique et le mouvement climat actuels véhiculent lorsqu'ils affirment que nous pouvons éviter l'emballement climatique avec quelques mesures phares bien choisies – l'énergie 100% renouvelable, etc...

    Nous nous dirigeons vers un nouveau régime climatique qui va redéfinir l'habitabilité de la terre et redessiner les cartes du monde. Que faire face à l'énormité de la chose ? En prendre la mesure serait un début. Permettre à chacun de comprendre quels choix techniques, politiques et économiques nous ont amenés là aussi. Comprendre aussi comment les questions de justice climatique et de justice sociale peuvent être complémentaires ou opposées, selon le projet de société qu'on vise. L'éducation est donc essentielle, comme toujours – peut-être pas ou plus pour éviter la catastrophe, mais assurément pour mieux la vivre et reconstruire en chemin.

    Dans cet esprit de résilience, on a justement créé une campagne d'accompagnement du film qu'on a appelée "Une fois que tu sais, qu'est-ce qu'on fait ?". L'association Terractiva a formé un réseau de bénévoles pour animer des temps d'échanges un peu particuliers après les projections et a créé un guide et un site internet [RacinesDeResilience.org] qui recensent 150 actions et structures de référence pour aider le public qui le souhaite à aller de l'avant, à passer du personnel au collectif, du constat à l'action.

    La réaction du public à cette campagne qu'on a testée lors des avant-premières nous donne vraiment envie de déployer ça au maximum, dans toutes les salles. Comme on a organisé les actions selon 3 formes d'engagements qui sont souvent mise en opposition, mais qui là se rejoignent – S'interposer, régénérer, construire – plus de monde peut trouver la porte d'entrée qui lui correspond pour faire un premier pas. Tiens, les voilà finalement les 3 axes pour notre futur.e président.e !

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    Commentaires
    • singeou7
      D'où ma question.
    • grard1.
      A tous ceux qui postent un commentaire : Sinon vous pourriez aussi vous intéresser au fond plutôt qu'à la forme non ?
    • R B
      Non a cette écriture dite inclusive ! C'est pathétique ! Le gouvernement offre des séances psy, c'est le moment de consulter les gars !
    • Scaar Alexander Trox
      Soit les gars d'Allo sont tellement endoctrinés qu'ils prêtent carrément de l'écriture inclusive à des gens sans leur demander leur avis, soit l'entretien s'est fait par e-mail, et Machin a exprimé en une ligne l'essentiel de son programme, sur les plans social et culturel, s'il était élu président (obédience Sardine Rousseau ?). La longueur de chaque réponse et le profil de l'interviewé me font pencher pour l'option B.
    • quadricolore
      Le mec utilise vraiment le point médian à l'oral ?
    • singeou7
      Vous avez fait l'entretien à l'écrit ?
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