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Et si New York se réduisait à un bar miteux, un chat famélique et la gueule cabossée d’Austin Butler ? Pris au piège – Caught Stealing, réalisé par Darren Aronofsky, propulse le spectateur dans une jungle urbaine où chaque sourire est un couteau dissimulé. Hank Thompson, ex-baseballer fracassé, devient barman au lieu de héros ; pas de gloire, juste des verres rincés, une petite amie en sursis, et soudain l’absurde : un voisin punk (Matt Smith) qui lui colle un chat sur les bras. Le piège commence par un miaulement, et finit en carnage.
Le film, thriller, comédie pulp, polar désossé, ne choisit pas. Aronofsky, d’ordinaire prêtre du malaise métaphysique (Requiem for a Dream, The Whale), ici se grime en Guy Ritchie fiévreux, avec montage syncopé et gangsters bariolés. On pense à Scorsese période After Hours (Griffin Dunne n’est pas là par hasard), aux Safdie Brothers pour la sueur et l’électricité nerveuse. Mais la greffe tangue : critique irlandaise l’a noté, le chaos tonal explose puis s’effondre, un événement majeur surgit… et le récit refuse de basculer. Comme si l’intrigue préférait la dérive au destin.
Butler, Hank, corps creusé par la fatigue, devient le pantin sublime de ce désastre organisé. On l’acclame comme star, on le traque comme rat. Ses yeux bleus avalent la caméra, vacillant entre fragilité et brutalité. Zoë Kravitz, secouriste amoureuse, insuffle une respiration fragile ; Regina King surgit en boss impitoyable ; Vincent D’Onofrio et Liev Schreiber orchestrent des menaces orthodoxes, costumes sombres, rituels grotesques. Et puis Bad Bunny, flingue à la main, accent portoricain au bord du cartoon. Chacun grotesque, mais chacun brûlant.
La photographie de Matthew Libatique colle au pavé graisseux de Manhattan : néons verdâtres, noir sale, pluie visqueuse. Les décors sentent le East Village pré-9/11, ruelles graffées, barres d’immeubles claustrophobes. Pas de respiration : le cadre enferme, compresse, jusqu’à étouffer. On sort suffoqué, comme après un sprint sans oxygène.
La musique de Rob Simonsen, traversée par les riffs abrasifs des Idles, agit comme un déraillement sonore. “Rabbit Run” claque comme un mot d’ordre nihiliste. Les basses cognent plus fort que les poings. Ici la bande originale n’accompagne pas : elle provoque, elle lacère.
Thématiquement, le film s’accroche à la chute d’un homme ordinaire catapulté dans la violence sans explication. Hitchcock hante l’ombre : « the wrong man ». Mais Aronofsky injecte une énergie de screwball, farce sanglante où chaque allié devient piège. Entre le rire et la panique, le spectateur ne sait plus où se loger. Les critiques oscillent : certains voient une bulle noire et jubilatoire (Hollywood Reporter, Culture Mix), d’autres dénoncent un simulacre de style, un Guy Ritchie sans âme (Evening Standard). Le public, lui, crie sa joie : “sexy, hilarant, intense”, écrit une spectatrice sur Rotten Tomatoes.
Alors, chef-d’œuvre ou caprice ? Peut-être les deux. Pris au piège est un polar qui n’ose pas s’agenouiller devant la cohérence, un cirque où le chat devient totem du chaos, où la mère juive de Carol Kane sert une soupe en plein massacre. On en rit, on en tremble. Pas du cinéma poli. Du cinéma sale, vibrant, fêlé.
Note : 14/20. Film à voir en salle, dans le bruit, dans le vertige. Pas pour comprendre. Pour se laisser voler ses repères, comme Hank son destin.