Vive le cinéma! Il y a de ces films qui vous persuadent de l'originalité, de la force, de l'indispensable évidence du cinéma.
Black Dog, déconcertant, noir, souvent énigmatique, est de ceux là. Il faut reconnaitre que c'est souvent de l'orient asiatique que vient le bonheur! (D'accord, the Brutalist venait, lui, des US mais quand on voir les sorties françaises de la semaine on a vraiment envie de se couvrir la tête de cendres... qui peut aller voir ces pitoyables gaudrioles..) Hu Guan, dont je n'avais jamais entendu parler, cinéaste dit "de la sixième génération" -les générations précédentes étant représentées, par exemple par Zhang Yimou- est un génie....
Ca se passe dans un lieu hors du monde, désolé, désolant, au bord du désert de Gobi qui envoie régulièrement des tempêtes de sable durant lesquelles toute vie devient impossible. Le paysage, sauvage -des monticules rochers entre des sables plantés d'épineux où le vent fait rouler des boules végétales comme dans le westerns.. est beau, et filmé de manière impressionnante, surtout quand il y a les chiens, mais la ville est une abomination de saleté, de gravats, de ruines. La ville a perdu toutes ses activités. Les gens sont partis... ailleurs
Eh oui, les chiens! Quand les habitants sont partis, ils sont abandonné leurs chiens. Et ceux ci se sont constitués en bandes. Ils sont magnifiques, ils sont de toutes races. Naturellement, ce n'est pas très réaliste et cela donne au film un côté fantastique, à la fois fascinant et angoissant. La première séquence: un vieux bus arrive en cahotant sur la route de poussière et, surpris par la traversée subite de la meute, se renverse
Parmi les passagers, Lang (Eddie Peng), qui regagne sa petite ville de Chixia après des années de prison pour meurtre (apparemment il sort un peu plus tôt que prévu. On ne l'attend pas...) Que lui reste t-il à Chixia? son père, alcoolique, avec qui il ne s'entend pas, et qui après la destruction de sa maison a décidé de s'établir au zoo où il nourrit les rares animaux qui restent, quelques oiseaux, un singe et... un vieux tigre. Pourtant, il a été une vedette locale, une rockstar à l'échelon villageoise, mais à ceux qui viennent le trouver, lui tapent sur l'épaule, il ne répond pas. Lang est totalement mutique. A peine si on l'entendra prononcer 10 mots de tout le film...
Une obscure histoire de moto et de falaise, qui a entrainé, donc, la mort du neveu du puissant boucher Hu (Hu Xiaoguang) -un boucher de serpents! voilà qui est remarquablement dépaysant... est à l'origine de la condamnation de Lang.
Hu veut se venger, il autour de lui toute une équipe de maffieux qui va agresser Lang.
Mais le vrai problème de la ville, de ce qu'il en reste, ce sont les chiens! Les jeux de Pékin (2008) approchent, et des usines devraient s'implanter à Chixia. Il faut chasser les chiens, par tous les moyens, sinon, évidemment, les investisseurs ne viendront pas... Quant aux propriétaires restants de chiens de compagnie, ils doivent payer pour les faire enregistrer, sinon, ils sont confisqués.
On monte des équipes de traqueurs auxquelles Lang est, comment dire.... vivement prié par les autorités de s'associer. De toutes façons, il a besoin d'argent. Mais on voit bien qu'il n'aime pas ça.
Il laisse s'échapper l'animal qui est au bout de son filet, remet en douce a une petite fille désespérée le chien qu'on vient de confisquer à sa grand mère
...
Les chiens sont enfermés sur un terrain vague aussi sale et délabré que ce qui reste du zoo. On va les envoyer dans un refuge. Bon, comme les chinois mangent du chien, le spectateur suspecte qu'ils vont plutôt finir en ragout... Et puis, il y a le chien enragé, qui échappe à tout le monde et à tout, un whippet (que vient il faire en Chine!) squelettique, farouche, qui mord cruellement Lang. Evidemment, on se doute bien qu'il n'est pas enragé, bien loin d'être paralysé, il court comme un sprinter, mais pour ses chasseurs, cet animal diabolique ne peut qu'avoir la rage.... Alors, entre l'ancien taulard dont tout le monde se méfie et le chien rejeté, se noue une étrange et profonde affection...
Ce film, il vous obsède. Les images de ces chiens solidaires, et par ailleurs si beaux, agiles, poil luisant, errant dans et autour de cette ville sale et hideuse, c'est l'image d'une sorte de paradis dont l'homme se serait exclu. P
armi les chiens nous verrons, à la fin, errer le vieux tigre, dont la cage a été ouverte. Et qui semble bien incapable d'attaquer pour se nourrir. Image, aussi, de ces animaux que l'homme a dénaturé.
Donc c'est lui, au fond, qui devrait être supprimé. On sent qu'il y a quelque chose de symbolique, sans comprendre exactement quoi. On aimerait rencontre Hu Guan, parler avec lui. C'est, incontestablement le film qui m'aura le plus impressionnée, en profondeur, de ces derniers mois