Dispersion dommageable
J’avais découvert le coréen Park Chan-Wook dès 2003 avec son étonnant Old boy. 2 ans plus tard, il nous proposait un autre thriller dramatique sur le thème de la vengeance – mais au féminin cette fois -, avec Lady Vengeance. Suivront en 2013, le très dérangeant Stoker et bien sûr ses deux chefs d’œuvre Mademoiselle en 2016 et Decision to leave en 2022. Avec ses nouvelles 140 minutes – parfois un peu longuettes -, il renoue avec la comédie noire. Cadre dans une usine de papier You Man-su est un homme heureux, il aime sa femme, ses enfants, ses chiens, sa maison. Lorsqu’il est licencié, sa vie bascule, il ne supporte pas l’idée de perdre son statut social et la vie qui va avec. Pour retrouver son bonheur perdu, il n’a aucun autre choix que d’éliminer tous ses concurrents… Désolé de dire que j’ai effectivement trouvé le temps un peu long, car, si l’intrigue est passionnante et le sujet brûlant, le scénario se perd trop souvent dans des intrigues secondaires qui se révèlent sans intérêt. Mais, ça reste du grand cinéma et ce n’est pas pour rien si Park Chan-Wook préidera le jury du prochain festival de Cannes.
Ce film est dédié à Costa-Gavras qui, en 2005, avait été le 1er à adapter au cinéma le roman, Le couperet de Donald Westlake avec l’excellent José Garcia en tête d’affiche. C’est donc un remake, mais il faut reconnaître que, plus de 20 ans après, le sujet s’adapte parfaitement au monde travail coréen et aux travers de cette société. Le cinéaste s'attache à réaliser des films qui ont une résonance sociale. Mais pourquoi avoir fait de son héros un parfait crétin ? Pourquoi rajouter à la trame originale les histoires parallèles de la mère, du fils et de la petite fille, qui dispersent l’attention et alourdissent le propos. Pourtant, le drame du personnage central se suffisait à lui-même. La violence du monde capitaliste, qui a toujours su arrondir les angles pour broyer les individus, se retrouve ici face à son miroir implacable. Le cynique « aucun autre choix » brandi comme explication ultime par les dirigeants de grosses entreprises, ne peut qu’engendrer des monstres qui pousseront les curseurs de cette logique destructrice. La férocité réside donc dans la noirceur vengeresse, non à l’égard des structures sociales, mais de ses semblables, qui, comme lui, sont des pions remplaçables, et donc éliminables. La farce et le grotesque, délibérément mis en avant, ne peut faire oublier un déferlement formaliste qui s’avère fatiguant à la longue. Chaque cadrage, chaque transition, chaque mouvement d’appareil, la photographie saturée, tout est sur-pensé nourrissent une artificialité constante. Je pense que le cinéaste aurait dû accepter de s’effacer devant un sujet qui se suffit à lui-même.
Le casting est au diapason des outrances du cinéaste avec Lee Byung-Hun, Ye-jin Son, Park Hee-Soon, Sung-Min Lee et qui ne font donc pas dans la demi-teinte. A noter également l’excellente musique enregistrée avec le prestigieux London Contemporary Orchestra dans les studios Abbey Road. Collaboration, enrichie par la participation du violoncelliste de renommée internationale Jean-Guihen Queyras. Bien sûr, je l’ai dit plus de 20 ans ont passé depuis le roman d’origine. Et avec la vitesse à laquelle la technologie évolue, sans oublier la menace du changement climatique, nous allons affronter des crises que l’humanité n’a encore jamais connues. Park Chan-Wook nous dit ici qu’il a peur, mais qu’il est trop tôt pour déclarer que tout est perdu. Or, il nous dit aussi que la prise de conscience ne suffit plus et qu’il faut agir. Mais l’hystérie était-elle le meilleur choix pour traiter d’un tel sujet ?