Man-su coche toutes les cases de la réussite. Employé dont le talent force le respect de ses pairs au sein d'une fabrique de papier, il est même parvenu à devenir le propriétaire de la magnifique maison de son enfance, concrétisation de tous ses rêves d'un bonheur familial certain auprès de sa femme et de ses deux enfants qu'il chérit par-dessus tout.
Malheureusement viré du jour au lendemain par les nouveaux propriétaires américains de l'usine à papier, Man-su voit tout l'écosystème de confort matérialiste qu'il s'est acharné à construire pour lui et les siens s'effriter durant les longs mois d'une recherche d'emploi ne se soldant que par des échecs ou autres humiliations.
Mis au pied du mur dans un secteur d'activité aux débouchés toujours plus restreints, il décide un beau jour d'éliminer ses concurrents au poste qu'il convoite...
Aucun autre choix que d'assister à un nouvel incroyable tour de force de mise en scène de la part de Park Chan-wook. Cela résonne bien sûr comme une évidence tant le cinéaste sud-coréen n'a fait que monter en puissance durant sa carrière pour atteindre une espèce d'Éden de perfection formelle qui ne cesse de séduire la rétine des simples cinéphiles mortels que nous sommes. Et, avec cette adaptation du roman de Donald Westlake (la deuxième après "Le Couperet" de Costa-Gavras) lui permettant d'aller sur un terrain beaucoup plus franc de comédie noire, il s'en donne à coeur joie pour nous présenter un cadre de vie sud-coréen idyllique -ou, du moins pensé comme tel par son héros, l'introduction en est même onirique- très vite infiltré par le venin du serpent capitaliste prêt à tout pour le corrompre jusqu'à la moindre de ses racines.
Là où, à partir de ce postulat, on n'aurait pu attendre qu'un enchaînement de meurtres "carriéristes" de la part de Man-su, argument en soi suffisant et absurde pour dénoncer les dérives d'une société perdue dans ses chimères de réussite matérialiste, Park Chan-wook va se servir des quelques exécutions prévues par son héros désespéré comme des points d'appuis à un passage en revue du réveil de toutes les conséquences à cette obsession (surtout si elle est contrariée) et à la manière dont Man-Su, personnage particulièrement malmené, s'y voit de plus en plus submergé face aux reflets de ses doutes les plus enfouis que lui renvoient ses victimes.
Grâce à cette maîtrise des ruptures de tons si typique du cinéma sud-coréen (on peut ainsi passer du burlesque le plus pur aux pendants les plus graves d'un drame familial) et, ici, amplifiée par le perfectionnisme de Park Chan-wook pour le sens symbolique à apporter au moindre détail que ses superbes plans choisissent de mettre en avant, "Aucun Autre Choix" se place en espèce d'étude de cas social assez brillante d'un homme qui, confronté aux plus sombres extrémités d'un système broyeur de vies entières, choisit lui aussi de s'y aventurer pour découvrir que tout y est finalement plus ou moins régi et vicié par ses règles, de ses aspirations intimes ou professionnelles jusqu'au fonctionnement de sa propre famille, annihilatrice volontaire ou non de non-dits pour assurer la pérennité du rêve préfabriqué qu'elle s'est donné pour objectif de vivre.
Alors, bien sûr, afin de traiter tout ce parallélisme de maux exacerbés par la situation de Man-su, "Aucun autre choix" peut parfois donner le sentiment de se perdre en digressions ou en longueurs (à mi-parcours notamment) mais le parti pris de nous laisser entrevoir les conséquences de l'emprise de la mâchoire capitaliste sur une amplitude assez folle de ramifications de nos existences rend tout ce qu'y a été abordé nécessaire, voire inéluctable au vu de sa formidable dernière partie qui en concentre la teneur sous sa forme la plus acerbe.
Et puis, bon, passer quasiment 2h20 en compagnie d'un cinéaste virtuose et de ses excellents comédiens (Lee Byung-hun et Son Ye-Jin forment un duo épatant), est l'équivalent d'un CDD que l'on ne demande qu'à renouveler.