Avec No Other Choice, Park Chan-wook poursuit son exploration des engrenages moraux mais déplace son cauchemar dans le licenciement, le déclassement, la peur de disparaître économiquement. Adapté du roman The Ax de Donald E. Westlake, déjà transposé par Costa-Gavras dans Le Couperet, le film déplace l’intrigue dans une Corée contemporaine travaillée par la mondialisation et l’obsession de la performance. Ici, un cadre moyen, Man-soo, est brutalement licencié. Face à un marché saturé et à une concurrence féroce, il élimine méthodiquement ses rivaux pour retrouver (au plus vite, au plus fort) son confort matériel. Réintégrer son statut, sa maison, sa cuisine équipée, son bonheur “catalogue” : voilà l’obsession. En d'autres mots, la promesse est de disséquer la bataille darwinienne du capitalisme tardif, non par le sermon, mais par la farce noire.
Les premières scènes installent un univers presque obscènement rassurant : espaces lumineux, couleurs vives, famille “Nutella”, cordialité de façade. Tout respire la stabilité. Le licenciement survient pourtant sans explosion dramatique, presque en hors-champ. Ce choix normalise la violence. Perdre son emploi n’est pas filmé comme une tragédie mais comme une procédure administrative.
La répétition du mantra « aucun autre choix » agit comme une contamination linguistique. D’abord prononcée par la direction pour justifier la restructuration, la formule migre vers le protagoniste. La phrase anesthésie la culpabilité. Le langage managérial devient matrice du crime. Les dialogues sont d’ailleurs fabuleux : ciselés, ironiques. Chaque échange semble poli comme un argumentaire commercial, même lorsqu’il prépare la mort. Park montre comment la rhétorique économique peut se remplir de sang sans changer de ton.
La mise en scène épouse cette logique. Les filatures sont chorégraphiées ; les transitions sont incroyables, passant d’un espace à un autre avec une inventivité qui frôle l’espièglerie formelle. Cette sophistication produit un plaisir évident mais aussi, par moments, une légère boursouflure. Le film est généreux, parfois trop. Certaines lignes narratives sont excessives, certains effets formels insistent un peu lourdement. Park ne sait pas toujours se retenir. Mais cet excès fait aussi partie de sa signature.
Le burlesque noir reste l’arme principale. On rit des maladresses de Man-soo, puis le rire se grippe. Ce décalage, propre au cinéma coréen, empêche toute stabilisation émotionnelle. Le visage élastique du protagoniste, porté par l’interprétation nuancée de Lee Byung-hun, devient l’instrument d’une gradation psychologique d’une grande finesse. Park le filme souvent en plans moyens, sans dramatisation excessive. Plus les actes deviennent extrêmes, plus l’interprétation est fascinante.
La maison pavillonnaire (lignes droites, angles nets, lumière neutre) incarne l’idéal d’une trajectoire ascendante. Et lorsque l’épouse énumère ce qu’il faudra vendre, chaque objet révèle que l’identité de Man-soo s’est confondue avec ce confort matériel. L’enjeu n’est pas l’argent mais l’aliénation. Park oppose alors deux figures : la ligne droite et le cercle. À la verticalité rassurante de la réussite répond la circularité "étouffante" de l'inverse. Man-soo glisse d’une trajectoire linéaire vers une boucle infernale et cette opposition formelle, volontairement appuyée, donne au film sa clarté implacable.
En recontextualisant le roman de Westlake, Park injecte une dimension géopolitique : l’entreprise rachetée par des intérêts étrangers, l’anglicisation du vocabulaire, la disparition des loyautés. Le capitalisme n’est plus national, il est transnational.
Une scène résume la trajectoire : Man-soo, face à un concurrent qu’il s’apprête à éliminer, ajuste calmement sa cravate. Le geste est banal, presque élégant. Rien ne signale le passage à l’acte, sinon la logique implacable qu’il s’est construite. La question qui demeure n’est pas tant « jusqu’où irait Man-soo ? » que « à quel moment avons-nous accepté que la survie passe par la compétition absolue ? ».