Il y a des films dont on ne sait pas immédiatement s’ils nous ont touchés ou simplement traversés. Alpha, troisième long-métrage de Julia Ducournau, appartient à cette catégorie. Ni pleinement abouti ni véritablement raté, il dégage une tension étrange, une puissance par moments palpable mais trop souvent dissipée, comme un souffle qui s’épuise avant d’atteindre sa cible.
Tout commence pourtant avec une promesse : celle d’un récit situé au Havre dans les années 1980, entre hôpital confiné, corps contaminés, rejet social et héritage kabyle. Un terreau fertile pour un drame viscéral, où la maladie devient métaphore, où l’adolescence se vit comme une mutation physique et psychique, douloureuse, irréversible.
Ducournau pose dès les premières images les bases de son univers : stylisé, sombre, organique. On reconnaît sa patte, ce sens du détail sensoriel, cette obsession du corps comme surface d’écriture. Le tatouage qui saigne, les piqûres du frère drogué, la peur des aiguilles, les chuchotements sur la contamination : tout concourt à créer un climat d’oppression intime.
Mais rapidement, le film montre ses limites. L’allégorie, si présente, devient trop visible, presque surlignée. Là où l’on espérait la suggestion, on trouve souvent la démonstration. L’idée de la famille comme lieu de contamination émotionnelle est puissante, mais elle est martelée sans subtilité. L’empathie, elle, peine à émerger. On regarde Alpha sombrer, mais on reste à distance, comme derrière une vitre d’hôpital.
Techniquement, Alpha est irréprochable. L’image, signée Ruben Impens, est splendide. Les cadres sont composés avec soin, la lumière dessine chaque plan avec précision, la texture des années 80 est restituée sans nostalgie inutile. Le son — récompensé à Cannes — est l’un des grands atouts du film, enveloppant, organique, inquiétant.
Mais cette beauté formelle devient parfois une armure. À force de maîtrise, Alpha semble perdre quelque chose d’essentiel : la spontanéité. Le récit paraît verrouillé, chaque scène pesée, chaque geste signifiant. On admire, on note les intentions, mais on peine à se laisser emporter. L’émotion, souvent, reste absente.
Le casting est l’un des points forts du film. Mélissa Boros impressionne dans le rôle-titre, à la fois opaque et vulnérable. Tahar Rahim, amaigri et halluciné, incarne un oncle à la dérive avec une intensité tragique. Golshifteh Farahani est remarquable de retenue dans son rôle de mère dépassée, prisonnière de ses peurs. Mais là encore, les personnages semblent enfermés dans leur fonction symbolique. Ils incarnent plus qu’ils ne vivent.
On sent que Ducournau cherche à conjuguer les thèmes qui lui sont chers : le corps, la filiation, la violence des normes, l’étrangeté du féminin. Mais ici, tout semble un peu figé. L’écriture manque de respiration. Certaines scènes — comme celle de la piscine — parviennent à frapper juste, mais elles sont isolées dans un ensemble qui peine à trouver son rythme.
Ce qui rend Alpha difficile à cerner, c’est son statut d’œuvre à double face. Par moments, on croit assister à un film majeur, un choc cinématographique rare. Puis l’instant d’après, l’intensité retombe, et c’est la posture qui prend le pas. Les thématiques, aussi nobles soient-elles, finissent par s’écraser sous leur propre poids.
Alpha n’est pas un mauvais film. Il est même, par certains aspects, profondément stimulant. Mais il donne aussi le sentiment d’une œuvre qui n’a pas su trouver son point d’équilibre. Trop démonstratif pour être émouvant, trop abstrait pour être percutant, il oscille sans cesse entre puissance et confusion, entre fulgurance et fatigue.
On ressort avec des images fortes en tête, des sons qui résonnent encore… mais aussi un vide. Ce genre de film qui fascine autant qu’il échoue à totalement convaincre. Une œuvre inégale, ambitieuse, mais inaboutie.