Qui est le film ?
Après Un monde, où Wandel adoptait le regard tremblant d’une enfant prise dans la violence scolaire, la cinéaste revient à l’immersion mais en déplace le centre de gravité. Ici, ce ne sont plus les enfants qui scrutent le monde, ce sont les adultes qui s’efforcent de penser pour eux. Le film resserre tout sur une nuit dans un service hospitalier, où Lucie, infirmière, doit exécuter une décision judiciaire qui remet en question la manière même d’assurer un soin juste et réellement bénéfique à l’enfant.
Que cherche-t-il à dire ?
Le film interroge la légitimité même de décider “dans l’intérêt” d’un enfant. De plus, Wandel ne se contente pas de montrer la vulnérabilité ; elle scrute la manière dont un système public use, presse et fragilise ceux qui doivent protéger. Sa tension principale est là : comment agir juste lorsque chaque geste est à la fois intime et réglé par la loi, et que la fatigue, le doute, la compassion viennent miner la verticalité du protocole ?
Par quels moyens ?
Wandel filme en proximité constante avec Lucie, caméra à l’épaule, champ resserré, durée concentrée, tissu sonore d’hôpital. Tout concourt à produire une sensation d’asphyxie. Cette claustrophobie crée une situation paradoxale : on croit toucher à la vérité parce qu’on est “près” car tout brûle plus vite : les émotions, les décisions, les doutes. Ce choix dramatise la situation mais l’appauvrit aussi. L’urgence empêche l’excuse, érode la nuance, et accule les protagonistes dans une ligne directe : décider, puis assumer. En somme, cela évite l’anecdotique, mais ne supprime pas le hiatus moral : la mise en urgence rend la mise en perspective historique (précarité, politiques sociales) plus difficile, ce qui est à la fois force et limite du film.
Léa Drucker incarne une femme qui pense tout en agissant, et agit tout en pensant qu’elle n’a pas les moyens d’être juste. Wandel montre l’épuisement, la vulnérabilité des professionnels, et la manière dont la subjectivité (fatigue, empathie, colère contenue) s’infiltre dans ce qui devrait être un protocole neutre. Le film questionne ainsi la fabrique du care : qu’est-ce qu’un acte de soin quand il doit composer avec le droit, la presse morale et la pénurie ?
La justice intervient sans être incarnée, mais ses décisions pèsent. Le film met en scène la bureaucratie comme force dramatique : chaque consigne, chaque passage d’un supérieur rappelle que les soignants ne sont jamais maîtres de la narration. L'hôpital devient une administration hantée par la loi plus que par le soin.
La représentation de l’enfant malade est le nœud du film. Wandel choisit la sobriété. Pourtant, cette proximité crée un risque : celui d’utiliser le corps d’un enfant comme preuve. Car sous son naturalisme revendiqué, le film reconduit un récit presque religieux : Lucie en sainte du soin, Rebecca en pécheresse, Adam en martyr involontaire. Le soin devient épreuve morale, non relation. Rebecca n’est pas accompagnée, elle est évaluée. Adam n’est pas sujet, il est catalyseur. Le film semble animé par une bonne intention (rappeler qu’un enfant souffre derrière les négligences) mais la bonne intention tourne parfois à la mécanique sacrificielle, ce qui paradoxalement nourrit le propos.
Ce que je regrette davantage, c'est la surcharge de pathos. Le vomissement d’Adam devrait être une scène de rupture, un moment où le corps refuse l’emprise du dispositif. Il pourrait signifier une résistance, un refus, un premier mot. Pourtant le film l’utilise comme argument, comme symptôme supplémentaire. Le corps parle, mais le film n’écoute pas. Et Wandel ajoute ensuite la chute, la minerve, le brancard. Ensuite, il y a le père immigré, la précarité : tout cela existe, mais seulement comme arrière-plan. Le film laisse entendre une dimension politique, mais ne la travaille pas.
Où me situer ?
Je regarde L’intérêt d’Adam depuis une zone intermédiaire : celle où l’on reconnaît les forces d’un film tout en restant attentif à ce qu’il produit malgré lui. Je vois ses qualités nettes : tension en temps réel, acuité dans la direction d’acteurs, précision dans le point de vue. Je vois aussi ses limites : politisation en creux, risque d’instrumentalisation du corps enfantin, saturation émotionnelle.
Quelle lecture en tirer ?
De cette nuit haletante, il reste l’image d’un système qui demande aux individus de réparer ce qu’il ne soutient plus. Le film montre comment une décision en apparence simple (protéger un enfant) devient un dilemme ingérable quand les institutions sont fatiguées, les soignants épuisés, les protocoles déconnectés de la réalité du terrain. On y voit un corps d’enfant qui fragilise tout un service, une femme qui tente de rester juste dans un monde qui ne l’est plus, une nuit qui titre l’époque.